Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

Une nouvelle éthique de l’existence


Ce qui fait que nous sommes vivants c’est que nous cherchons la vraie vie. Voilà sans doute la seule justification de notre existence. La justification aussi du dernier livre de François Jullien, précisément intitulé comme un traité antique De la vraie vie. Il ne suffit pas d’être en vie pour être vivant ; encore faut-il s’efforcer, tendre, tenter de débarrasser la vie de ce qui l’englue, l’enlise, l’étouffe à petit feu.  La plupart du temps, on joue à être vivant, les codes, les rites, les normes, dans la vie sociale comme dans la vie privée, nous protègent, nous donnant l’illusion d’être vivant. On dure, on endure, on passe doucement à côté de la vie. Certains s’accrochent comme des forcenés à la fiction de la vie idéale, d’autres fuient et se cachent dans une double vie, vivant ainsi respectivement entre fantasmes et fantômes.  Il y a de la mort dans la vie, cela nous le savions déjà, il y a de la non-vie aussi, cela nous l’éprouvons souvent. La non-vie couve dans la vie et surgit chaque fois que la vie se vit à demi, à chaque fois qu’on la sent prisonnière de l’ordinaire des jours et de la force des choses.  C’est la vie gelée du cygne de Mallarmé qui n’a pas su « chanter la région où vivre quand du stérile hiver a resplendi l’ennui ». Vie habituée, répétée, ennuyée, diminuée, empêchée, défaillante, enfouie, enfuie, désertée, inerte, éteinte, enlisée, résignée, aliénée, réifiée, les degrés la vie diminuée sont innombrables. Redoutables, ils nous font mourir à notre insu bien plus efficacement que la mort. Il faut alors décrocher, oser l’écart nécessaire pour tenter de vivre enfin.  Chacun se lance avec les moyens du bord, tout fier de sa petite stratégie : le jouisseur croit que la vraie vie est dans l’intensification orgiaque du moment présent, le névrosé la projette dans un au-delà inaccessible, l’exalté la déplace dans un idéal révolutionnaire. Aucun n’échappera à la prophétie de Rimbaud, la vraie vie est absente, et tous s’épuiseront dans leurs faux-semblants.  La vraie vie n’est pas une vie qui voudrait saisir la vérité de la vie ou la vérité dans la vie mais une entreprise de déconstruction de tout ce qui fait le semblant de la vie : elle s’attaque à la pseudo-vie, pas à la fausse vie. N’espérant ni salut ni rédemption, elle est appel, résistance et insistance. La vraie vie n’est pas au bout du chemin, arrivant avec la révélation du sens de la vie. Elle ne suppose ni fin ni destination et se passe allègrement de la morale qui prétend nous dicter des principes pour bien conduire notre vie comme de la religion qui nous pousse dans les bras d’un absolu consolateur. Elle est ce mouvement de ré-appropriation de sa propre vie et de ses potentialités par l’ouverture à ce qui nous dépasse, nous décentre, nous dérange. Aussi longtemps que nous sommes réceptifs à son appel comme à celui des « violons vibrants derrière les collines » dans Moesta et errabunda de Baudelaire, nous sommes vivants. Une rencontre, un amour, la musique, la poésie, le travail de la pensée peuvent y suffire.  Soudain c’est l’éclaircie, une fulgurance fait s’ébrouer le mulet que vous étiez devenu. Une fulgurance, pas une révélation car la fulgurance dit l’éclair de la rencontre qui dérange sans basculer dans la conversion que suppose la révélation. Alors la carapace tombe, la carcasse frémit. Tout semble à nouveau frais, joyeux et libre. La vie refait surface, on retrouve son élan, son allant, son ressort. On se redécouvre disponible.  La  Chine nous offre une ressource sur le chemin de la vraie vie : la disponibilité, idée qui inspire les hommes vrais du taoïsme. L’homme vrai cultive le naturel, refuse l’artifice, la convention, préfère l’écart à la norme sans jamais se poser en marginal ou en maudit. Les hommes vrais « ni ils ne collent, ni ils ne quittent » écrit le Zhuangzi. Commentaire de Jullien : « ni ils ne s’engluent ni non plus ils ne s’excluent, ni ils ne s’asservissent aux relations, ni non plus ils y renoncent, ni le monde ni le désert ».  La disponibilité est la clé qui ouvre sur la vraie vie car « elle permet d’épouser la vie dans son ampleur, l’alternance de ses saisons en évoluant au gré dans le compossible et sans laisser enfouir la vie sous le jeu falsifiant des contradictions ». La pensée chinoise devient ainsi une précieuse ressource car elle ne pense ni l’Etre ni le bonheur. Là où la pensée occidentale est rivée à l’Etre et hantée par le bonheur, la chinoise, par sa langue même, nous affranchit de nos deux horizons indépassables. « Ne pas être initiateur du bonheur, ne pas être introducteur du malheur » apprend le Zhuangzi, classique du taoïsme. Verser sans jamais remplir, vider sans jamais épuiser, ne dépendre de rien sans pour autant s’exclure de tout, se déprendre plus que se dépasser, se dégager sans refuser de s’engager, la voie chinoise vers la vraie vie semble plus féconde que la nôtre. Comme si la tradition occidentale avait toujours tendance à forcer, donc rater, la vraie vie en la rabattant sur la vie idéale, la vie rêvée, la vie adamique, la vie divine ou la vie ressuscitée.  La nausée chez Sartre, l’inauthenticité chez Heidegger, la vie mutilée chez Adorno, la totalité chez Lévinas sont des formes falsifiées de la vie ; comme l’ennui chez Oblomov, la vie à Yonville chez Emma Bovary, la mondanité chez Proust, la rhétorique chez Verlaine. L’art consiste à libérer la vie que l’homme a emprisonnée notait Deleuze. Et Proust bien avant lui «la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue c’est la littérature. Cette vie qui en un sens habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l’artiste ».  Il est facile d’identifier les formes de la pseudo-vie, plus difficile d’ouvrir la brèche de la vraie vie. Mais tout ce qui est excellent est aussi difficile que rare. La vraie vie, nouvelle éthique de l’existence affranchie de la morale et de la religion ?

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