Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

Une modernisation sans modernité


La sonde martienne Tianwen nous envoie des vidéos d’Utopia Planitia, vaste plaine de l’hémisphère nord de Mars, la CNOOC vient d’achever la construction de la plus grande plateforme de production pétrolière du pays en Mer de Chine méridionale et Yuan Longping, l’inventeur du riz hybride, est mort cette semaine à 91 ans.

Ces trois remarquables réalisations de la techno-science chinoise encore inimaginables il y a vingt ans sont l’occasion de mieux comprendre la question de la technique en Chine.

Yuk Hui y apporte aujourd’hui sa contribution. Juré du prix du Berggruen Institute de Los Angeles, il a étudié l’informatique à Hongkong et la philosophie au Goldmsmiths College de Londres et publié en anglais The Question Concerning Technology in China. An Essay in Cosmotechnicsdont la traduction française vient de sortir sous le titre La question de la technique en Chine.

La boussole, le papier, la poudre à canon passent traditionnellement pour les grandes inventions chinoises.

On y ajoute couramment le compas, le gouvernail de poupe, le papier monnaie, le cerf-volant, l’abaque, la brouette et l’ombrelle.

Au regard de l’importance de ces inventions et de l’impact social et économique des ruptures technologiques dont elle a fait preuve dans son histoire, la Chine aurait pu devenir moderne bien avant l’Europe. Ce ne fut pas le cas.

La deuxième puissance du monde a réussi le tour de force de devenir une très grande puissance technologique sans jamais avoir pensé la technique. Faute de réunir les conditions intellectuelles qui en Europe ont rendu possible la révolution scientifique et technologique, la Chine s’est modernisée sans modernité.

Que lui a-t-il donc manqué pour qu’elle invente la science et la technologie qui ont fait la modernité de l’Europe ? Un récit mythologique fondateur, la séparation des deux ordres de la nature et de la culture, l’invention de la géométrie, le cogito cartésien et l’obsession de la causalité, sans doute aussi une géographie plus complexe : voilà quelques-unes des pistes de l’enquête de Yuk Hui.

Commençons par le récit mythologique.

Eschyle prête à Prométhée l’invention de « toutes les technai que possèdent les mortels, à commencer par l’arithmétique et l’écriture, mémoire de toute chose, labeur qui enfante les arts ».

La tradition chinoise nomme Shennong le dieu qui apporte l’agriculture, le feu, les plantes médicinales. Mais contrairement à l’héroïsme tragique de Prométhée qui vole le feu aux dieux pour le donner aux hommes, si Shennong invente l’araire, la houe, la cuisine et la cithare, ce n’est pas contre les dieux, pour les déposséder ou rééquilibrer un rapport de forces plus favorable aux hommes, c’est pour que les dix mille êtres prospèrent et vivent en bonne intelligence avec le ciel et la terre. Faute de rivalité mimétique entre les dieux et les hommes, ces derniers ne se sentent pas tenus de cultiver leur singularité en développant leur rationalité critique, scientifique et technologique.


La deuxième piste est philosophique.

Dans La science chinoise et l’Occident J. Needham notait : « La philosophie chinoise est un matérialisme organique. La pensée chinoise n’a jamais développé de vision mécaniste du monde car c’est la perspective organiciste selon laquelle chaque phénomène est lié à tous les autres selon un ordre hiérarchique qui a prévalu chez les penseurs chinois ». Et dans un dialogue avec le sinologue Gernet l’hélléniste Vernant rappelait que la culture chinoise, contrairement à la grecque, est une culture sans coupure entre les règnes, les ordres et les catégories : pas de coupure entre les dieux et les hommes, les éternels et les mortels, le visible et l’invisible, le permanent et le changeant, le pur et le mélangé, l’incertain et le certain. Rien de cette inquiétude occidentale de l’homme séparé qui doit réparer sa condition, transformer la nature, se grandir et s’inventer par le travail, la science et la technique.

La troisième piste est méthodologique.

Einstein notait que si la science occidentale avait pu se développer c’était grâce aux deux réalisations de base que furent l’invention du système logico-formel par la géométrie euclidienne des philosophes grecs et par la découverte, à la Renaissance, qu’il est possible de trouver des relations causales par une expérience systématique. Or la Chine n’a pas pensé la géométrie qui objective l’espace et spatialise le temps et là où la science occidentale depuis Descartes analyse, divise, sépare, mesure, la pensée chinoise organise des correspondances et des résonances, pensant plus les relations que les substances, traquant plus la corrélation que la causalité.

La quatrième piste pourrait bien être géographique.

C’est la féconde hypothèse de Jared Diamond dans De l’inégalité parmi les sociétés qui explique que la vaste plaine chinoise et ses deux grandes vallées fluviales furent propices à la concentration du pouvoir sous la forme d’un Etat centralisé, rendant par là impossible la compétition interne entre les différentes régions de l’empire.

La technique n’a rien d’universel, son émergence dépend toujours d’une culture, d’une cosmologie, d’une morale. Ce que Yuk Hui appelle la cosmotechnique. La cosmotechnique chinoise a rendu impossible l’émergence de la modernité à l’occidentale. C’est ainsi que la Chine s’est modernisée sans modernité. Et par rivalité mimétique avec l’Occident.

Depuis l’humiliation de la colonisation occidentale après les guerres de l’opium de 1840 et 1860 qu’il a souvent imputée à la supériorité technologique européenne, le pouvoir chinois cherche à rattraper son retard technologique pour revenir dans la course mondiale. C’est aujourd’hui chose faite. Cette puissance technologique construite frénétiquement est-elle encore conciliable avec les fondamentaux de la culture chinoise ? Saura-t-elle relever les défis de l’Anthropocène sans s’aligner sur le modèle du capitalisme prédateur qui est devenu, selon les termes de Yuk Hui, « la cosmostechnique contemporaine qui domine la planète » ?

L’avenir de la Chine dépend en grande partie de la réponse à la première question, l’avenir du monde de la réponse à la deuxième.

La Grande Etude, un classique confucéen, recommande les principes directeurs suivants qui font l’honneur de l’homme : scruter la nature des choses, développer ses connaissances, parfaire sa volonté, régler les mouvements du coeur, se perfectionner soi-même, bien gouverner les Etats, jouir de la paix dans tout l’empire.

Puisse la nouvelle raison technologique chinoise être fidèle à ce programme.