Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

Une guerre sans fin ?

La guerre sino-américaine va durer bien au-delà de l’ère Trump Xi Jinping. Le scénario est hautement probable.

Car les deux protagonistes ne semblent pas prêts à déminer la lutte à mort qui les oppose en appliquant à leurs politiques respectives les quelques critères simples ( il y en a douze pour dénouer toute crise ) que propose Jared Diamond dans son dernier brillant essai Bouleversement, les nations face aux crises et au changement. Démonstration par les critères difficiles à respecter du côté américain comme du côté chinois.

Critère 1 : il faut un consensus national sur le fait que son pays traverse une crise.

Le président américain fait l’inverse : il fait croire envers et contre tout ( même la pandémie décuple sa mauvaise foi ) à son électorat que tout va bien, que le pays a renoué avec la réussite, la richesse, la gloire et la grandeur alors que l’Amérique a rarement été aussi fracturée et inégalitaire. L’idée même de consensus national est à ses yeux méprisable puisque la nation se résume à son électorat et aux intérêts de son clan.

Quant au président chinois, il est convaincu que le modèle communiste aux caractéristiques chinoises prouvera à terme sa supériorité sur le modèle démocratique occidental, même si c’est moins par son idéologie que par son efficacité.

Critère 2 : il faut que la nation considère comme son devoir suprême et sa responsabilité supérieure d‘agir pour changer sa politique.

Xi Jinping a promis à son peuple une société de prospérité moyenne, socialement harmonieuse, écologiquement civilisée, hautement éduquée dans une nation fière d’elle-même mais pacifique. Pour y parvenir il compte sur la discipline de fer du parti communiste er rien ne le fera dévier de ce but ultime. Quant au président américain il a érigé ses coups de menton, ses contradictions, son clientélisme forcené en politique. Un changement de politique de ces deux-là est donc assez improbable.

Critère 5 : il faut s’inspirer des modèles que représentent d’autres pays pour résoudre une partie des problèmes.

Autant demander au président américain de devenir léniniste et à Xi Jinping de lire les oeuvres complètes de Ayn Rand !

Critère 6 : il faut tenir ferme à son identité.

Jared Diamond voit dans l’identité nationale l’équivalent de la force du moi pour les individus. Rien à voir donc avec la préférence nationale des modèles populistes. Que chaque citoyen se sente redevable à la langue, la culture, l’histoire de son pays, et conséquemment cherche à l‘enrichir et la transmettre, voilà ce qui forge l’identité nationale. Ce n’est donc pas en créant des centres de formation dédiés à la pensée du président chinois ni en suivant frénétiquement toutes les saillies du président Twitter que les Américains et les Chinois vont enrichir leurs cultures respectives et leur connaissance mutuelle.

Critère 7 : il faut savoir s’auto-évaluer honnêtement.

Impossible à tenir tant que l‘homme le plus puissant du monde et son challenger chinois seront les plus farouches promoteurs d’une société américaine sous emprise de la post-vérité et d’une société chinoise sous haute surveillance.

Critère 10 : il faut faire preuve de flexibilité dans l’évaluation des situations et les prises de décision.

Or l’arrogance, la vanité, la contre-vérité, le cynisme mensonger côté américain sont, au moins autant que l’opacité, la propagande et le culte de la personnalité côté chinois, des méthodes peu compatibles avec la souplesse d’esprit.

Critère 11 : il faut examiner de façon critique et rationnelle la valeur des valeurs fondamentales nationales.


Ce n’est pas avec un Donald Trump qui bafoue la culture démocratique du compromis, se moque de l’équilibre des pouvoirs et compte plus sur un avis de la Cour suprême que sur la majorité du peuple américain pour valider sa prochaine élection ni avec Xi Jinping qui n’hésite pas à revenir sur les engagements pris par son pays à propos de Hongkong que ce critère a une chance d’être respecté.

Si Joe Biden est élu, il est probable que son administration applique aussitôt les critères de sortie de crise chers à Jared Diamond.

Mais s‘il veut continuer à mener la guerre longtemps encore contre la Chine il pourra compter sur les vrais atouts stratégiques de son pays. Si vous pensez à la supériorité militaire, scientifique, financière ou économique américaine, vous n’y êtes pas du tout.

Face à la Chine, les vrais atouts américains ne sont pas là.

Jared Diamond rappelle judicieusement qu’ils tiennent à la fertilité des sols et à leur équitable répartition sur l’ensemble du territoire ( alors que le sud de la Chine est en zone subtropicale, que cinq des six plus hauts sommets du monde sont dans ses frontières et que le plateau tibétain, le plus haut et grand plateau du monde, est à très faible valeur agricole ) à la triple exposition maritime ( alors que la Chine n’est maritime que par son littoral oriental ) à la densité de son réseau fluvial notamment autour du Mississippi et du Missouri ( avec les Grands Lacs l’Amérique possède plus de voies navigables que le reste du monde alors que l’intérieur des terres chinoises est mal desservi par des rivières peu navigables et que la Chine n’a pas de système lacustre comparable à celui des Grands Lacs ) à sa culture démocratique du compromis vieille de 230 ans ( alors que « la Chine a connu sans interruption tout au long de ses 2240 d’existence un régime non démocratique ») à son fédéralisme qui fonctionne comme un laboratoire social ou économique permettant à des Etats différents de tester des solutions originales en matière de taux d’imposition, de légalisation de la drogue, de peine de mort ou d’euthanasie par exemple ( alors que la Chine est un système étatique vertical et centralisé ne laissant guère de marge de manoeuvre sociale ou économique à ses provinces ) au contrôle civil du pouvoir militaire ( alors que l’armée chinoise est verrouillée par le parti ).

Mais la martingale américaine, le joker absolu, la carte que les Chinois n’auront jamais, c’est l’immigration.

Tous les Américains sont des immigrés ou des descendants d’immigrés alors que les Chinois sont, à une écrasante majorité, tous des Hans.

Un tiers des prix Nobel américains ne sont pas nés sur le sol américain. Chaque immigrant porte en lui une promesse d’ambition, d’audace, de jeunesse, d‘innovation : il cherche à donner le meilleur de lui-même au pays qui lui offre une nouvelle chance dans la vie. Si petite soit-elle il veut apporter au monde sa part d’originalité. C’est aussi pour cela que, rompant avec la vocation même de l’Amérique, la politique de Trump n’a pas d’avenir. Quant à la Chine, qui, à part les Chinois formés à l’étranger, aurait à ce jour envie d’en faire sa nouvelle terre d’élection ?