Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

Une guerre pour quelle paix ?


La Chine est désormais une grande puissance sanitaire : le discours de son président au G 20 à distance en est la preuve la plus récente. Rappelant que la guerre est totale, Pékin, tirant parti de son trimestre d’avance sur la maîtrise de l’épidémie, reprend l’initiative mondiale en appelant à la coopération systématique dans la transparence de l’information, dans la recherche scientifique pour la conception des vaccins, dans la distribution et le partage de médicaments et du matériel médical de détection ou de protection, dans les techniques de contrôle des épidémies.

Dans les faits, alors que le monde approche du million d‘individus contaminés, la solidarité et l’assistance chinoise sont impressionnantes, couvrant pratiquement tous les pays, du Laos à la Croatie en passant par l’Angola, le Botswana, l’Ouganda. Le directeur égyptien des études asiatiques du centre d’études politiques Al-Ahram du Caire a pu dire récemment que la menace sanitaire universelle avait donné tout son sens à la communauté de destin, concept central de la géopolitique chinoise. 

La guerre est donc devenue le nouveau référent de l‘humanité. Tant que cela sauve des vies, très bien. 

Mais la militarisation, même symbolique, de la mobilisation mondiale et la posture de plus en plus martiale de la plupart des gouvernements des pays touchés ne doivent pas nous faire oublier qu’une guerre n’est victorieuse que lorsqu'elle sait créer les conditions d’une paix juste et durable. Or avec notre nouvelle guerre mondiale sanitaire, rien n’est moins sûr. Cette guerre inédite, la première dans son genre de notre histoire contemporaine, ne s’arrêtera pas avec la fin de l’épidémie. Car elle contient en germe deux menaces, sans doute bien plus dangereuses à long terme que le virus : la première tient à notre modèle de développement économique, la seconde à une tentation voire un tropisme politique. Un économiste français et un philosophe italien, Jean Tirole et Giorgio Agamben, ont déjà alerté. 

Les crises sanitaires vont cesser d’être des catastrophes rares pour devenir le lot commun de l’humanité, aussi longtemps a priori que notre aveuglement continuera à travailler à l’effondrement de la vie sur la terre. 

« Nous étions préoccupés par la guerre biologique. Aujourd’hui nous tremblons devant la fonte du pergélisol, qui en plus d’émettre des volumes importants de gaz à effet de serre, va libérer d’anciens virus et bactéries, avec des conséquences imprévisibles » remarque Jean Tirole, prix Nobel d’économie 2014. Combien d’anciens virus seront libérés par le réchauffement climatique ? Combien de nouveaux mutants, Godzillas surgis du sous-sol ? Combien de nouvelles guerres mondiales à déclarer ?

La quantité de carbone séquestrée dans le pergélisol ( 25 % des terres émergées de l’hémisphère Nord ) qui s’étend entre l’Arctique, l’Alaska, le Canada et la Sibérie, est supérieure à celle déjà libérée par toutes nos combustions fossiles de pétrole de gaz et de charbon. Sa libération totale sous l’effet du réchauffement climatique augmenterait de 5 à 8 degrés la température d’ici 2100. Sans compter les effets ravageurs des autres poisons contenus dans nos sols depuis la dernière glaciation comme le protoxyde d’azote ou le méthane, bien plus destructeurs de la couche d’ozone que le dioxyde de carbone. 

Notre modèle de croissance, contrairement à son irénisme économique affiché, rend donc la guerre inéluctable, une guerre non plus pour des parts de marché et des parts de ressources mais pour des parts de vie, de terre et de futur.

Quant au nouveau tropisme politique en puissance dans la nouvelle guerre sanitaire mondiale, il pourrait bien ressembler au bio-pouvoir, défini par Michel Foucault comme le contrôle de la vie et des populations par la gestion des techniques qui permettent de faire vivre et laisser mourir. Un bio-pouvoir aux champs infiniment étendus et aux applications infiniment variées grâce à l’intelligence artificielle. Il suffit, pour imaginer ce scénario, de voir comment des entreprises comme Hikvision, Yitu, MiningLamp, Sensetime, Xiaomi,JD.comou Huawei ont été sollicitées par les autorités chinoises dans la lutte contre l’épidémie pour analyser les données personnelles, identifier et circonscrire les déplacements des cas contagieux.

« Tout comme les guerres ont laissé en héritage à la paix une série de technologies néfastes, il est bien probable que l’on cherchera à continuer après la fin de l’urgence sanitaire les expériences que les gouvernements n’avaient pas encore réussi à réaliser, que l’on ferme les universités pour faire les cours en ligne, que l’on cesse une fois pour toutes de se réunir pour parler des questions politiques ou culturelles et que l’on échange uniquement des messages digitaux, et que partout les machines remplacent tout contact, toute contagion entre les humains » note Giorgio Agamben, s’inquiétant de la suprématie du modèle chinois dans la leçon qu’il donne au monde sur la gestion de la pandémie. 

Gagner vraiment la guerre mondiale contre l’épidémie voudra donc dire résister aux nouvelles formes du bio-pouvoir, d’où qu’elles viennent, et reconstruire radicalement notre modèle économique de développement.

Il y a plus de 1600 ans le poète d’inspiration taoïste Tao Yuanming écrivait un conte merveilleux, La source aux fleurs de pêchers. Un pêcheur remonte une rivière, insoucieux de son chemin. Arrivé dans une improbable forêt de fleurs de pêchers, il progresse jusqu’à une montagne, passe une grotte et découvre une vaste plaine habitée par une communauté qui vit depuis longtemps à l’abri du monde, dans la sérénité et la simplicité, leurs ancêtres avant fui il y a très longtemps la tyrannie de l’empire Qin. On lui demande de ne rien dire de leur vie secrète mais, à son retour, il s’empresse de prévenir le gouverneur qui délègue aussitôt ses gens pour retrouver la trace de la communauté perdue. En vain. Même le lettré de haute vertu qui s’y essaie à la fin du récit meurt sans jamais trouver le chemin. Sortilège, rêve, mirage d’un pêcheur qui avait trop bu ? Fable politique, voyage chamanique, anabase vers la Voie et la vraie vie.

Héritier d’une haute lignée de lettrés et de ducs, le poète choisit vers 40 ans de vivre à la campagne avec sa femme, pour devenir musicien, peintre et cultiver les chrysanthèmes. 

Une société est juste et libre quand les hommes vivent sans empereur ni duc ni messager, sans dieux ni maîtres, sous la seule protection de la nature et du ciel, loin de l’histoire, du trouble et de la mort. Le jardin d’après la forêt des fleurs de pêchers n’est pas la métaphore du paradis perdu, moins encore celle d’un Graal, d’une Jérusalem céleste, d’un jardin des Hespérides. Son royaume est en nous, ni devant ni derrière, sa gloire est ici. 

Jack Kerouac pensait que Tao Yuanming était plus important pour la Chine que Mao. Et s‘il avait raison ?  

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