Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

Une épidémie de somnambulisme


Les écrivains sont des gens qui observent notre monde tout en habitant un autre monde. Ainsi Yan Lianke, prix Kafka 2014, fils de paysans illettrés du Henan. Son dernier roman La mort du soleil paraît en français en pleine crise du coronavirus. Sur la couverture toute noire des éditions Picquier une éclipse. Eclipse du soleil, de la raison, du temps, de la vie même. En plein été, le premier jour de  juillet exactement, l’aube ne se lève pas.  Une épidémie de somnambulisme s’abat sur Gaotian, un village du Henan. Comme si le fléau actuel qui fait trembler la Chine avait été pressenti par la terrible fiction de l’écrivain. Les visages des hommes deviennent gris ou blafards, visages de bois, de brique ou de fer rouillé. Il fait très chaud, on sue et suffoque, les paysans fauchent les champs comme des revenants, les vieux vont se noyer dans le fleuve ou se pendre sans même s’en rendre compte, d’autres pillent, volent, tuent. Le jour est la nuit, la nuit le jour, les esprits sont brumeux, les corps lourds et boueux, les âmes errantes. Le ciel s‘est retiré, laissant la terre désolée. Le temps s’est figé. Le lien entre les hommes et la terre s’est rompu, sophoras, jujubiers et osmanthes restent muets.  Chaos, sauvagerie et délation sont les seuls maîtres à bord. Ceux qui sont contaminés sombrent dans une vie zombie, mais contrairement aux zombies de Romero ou de Kirkman ils ne sont pas agressifs mais victimes des pillards, des jaloux, de tous ceux dans le village qui en profitent pour régler leurs antiques haines et leurs rancoeurs plus fraîches. « Le somnambulisme, c’est un oiseau sauvage qui pénètre l’esprit d’un homme et le met en désordre. Ses pensées il les réalise en rêve. Ce qu’il ne doit pas faire, il le fait précisément ». L’orde social ancestral, la stabilité du gouvernement central, le pouvoir des édiles, le rythme des saisons, tout est cul par-dessus tête. De mémoire de Bouddha, on n’avait jamais connu cela en Chine. Même l’écrivain du village est atteint, perdant toute inspiration, incapable de poursuivre son oeuvre. Tout s’éteint, c’est Pompéi dans les monts Funiu et sans l’éruption du Vésuve. Une sidération bien pire encore que celle de la catastrophe latine car d’origine inconnue. D’où vient le mal ? Mystère et ce mystère décuple sa puissance. Somnambules ceux qui ne cherchent pas à s’éveiller du cauchemar de l‘histoire, ceux qui se sont résignés à leurs vies, ceux qui ont perdu leur dignité, ceux à qui on a volé leurs consciences, ceux qui subissent la loi sans la comprendre et le pouvoir sans y croire, ceux, trop fatigués pour espérer, qui vivent à petit feu comme on meurt à petit feu, somnambules les funambules qui marchent au-dessus du volcan.    « On s’affairait dans l’urgence. On marmonnait sans cesse. On se croisait sans se reconnaître. Sans même tourner la tête. Comme si l’on était seul. Comme si le monde entier dormait et que l’on était seul éveillé à s’affairer. Sans rien en tête on se précipitait n’importe où dans la nuit des somnambules. On allait et venait. On se cognait contre un mur, on faisait demi-tour. Contre un arbre on se tapait le front. On se tapait la tête, ou les cuisses, ou les fesses. » Le jeune Niannian passe pour l’idiot du village, son père dénonce les familles qui inhument leurs morts transgressant ainsi les consignes politiques et administratives imposant de les brûler afin de sauvegarder les terres arables, pousse même le zèle jusqu’à dynamiter les tombes dans les cimetières pour punir les familles hostiles à la modernité communiste, sa mère fabrique les couronnes mortuaires dans la boutique du Nouveau Monde et, au crématorium, son oncle récolte l’huile des cadavres. Le nouveau monde est devenu le nom d’une boutique qui vend des expédients pour passer dans l’autre monde, celui des morts et des invisibles, ce n’est plus depuis longtemps le nom de la révolution et de son avenir radieux : allégorie parfaite de notre époque qui a troqué le messianisme contre le mercantilisme.  A Gaotian l’huile de cadavre se vend trois cents yuans le bidon, les prix pouvant flamber jusqu’à mille yuans. Les paysans chez Yan Lianke ne font plus de l’huile de sésame ou de soja mais de l’huile de cadavre, ils se sont convertis à la petite industrie artisanale de la mort en revendant le liquide jaunâtre et gras résidu de la chair des défunts brûlés dans les usines de Zhengzhou ou Luoyang, ancienne capitale historique de la Chine sous les Zhou, les Han orientaux et le royaume de Wei, où la lucrative récolte est transformée en savon et en lubrifiant.  Le fléau va révéler le destin d’un homme gris et médiocre. Li Tianbao, père vénal, escroc et délateur de Niannian, décide de sauver son village, donc le monde, en fabriquant un nouveau soleil. Les centaines de bidons d’huile de cadavre qu’il a détournés pendant dix ans sont déterrés de la grotte où il les cachait, acheminés au sommet de la montagne, à l’est du barrage, là où le soleil avait l’habitude de se lever. Au milieu du cratère, le trafiquant repenti s’attache à un pieu avant d’embraser la montagne. Jeanne d’Arc sans Christ. Fin de la nuit sans fin des somnambules, fin de l’effroi et de la terreur. Le soleil se lève à nouveau, le temps rentre dans son lit. Dans le cratère éclosent des chrysanthèmes, du jasmin et des orchidées. Mais de gratitude pour la famille du héros sacrifié, aucune. Le village a survécu, c’est tout. Et l’écrivain a une nouvelle histoire à raconter. Cinq cent trente neufs morts en tout dans Gaotian mais combien dans le monde ? « Les somnambules sont comme ça, ils se contentent d’agir sans mot dire, tête baissée, soit ils soliloquent sans se soucier de savoir si on les écoute ou non ». Les hommes cesseront-ils un jour d’errer et de dormir debout ? Arthur Koestler raconta dans Les Somnambules la méthode scientifique des grands astronomes, Hermann Broch dans les années 30 en fit une trilogie analysant le désarroi de aristocrates prussiens, les ressentiments des ouvriers et des petits employés et la victoire finale des arrivistes dans l’Allemagne d’avant Weimar. Paysan comme Giono, métaphysicien farceur comme Beckett, styliste comme Céline, Yan Lianke écrit avec une ardeur tranquille et un détachement tragique. Des preuves ? « Le temps allait et venait comme une vieille scie » ou « L’effroi, la terreur avançaient dans la nuit, leurs lames sifflantes pareilles à l’éclat de la lune et des étoiles ». Et Li Tianbao est un héros parfait de notre temps, minable et magnifique.

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