Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

Un sinologue démineur

Le relativisme culturel est un piège qui risque d’être d’autant plus fatal à l’Europe qu’elle semble de moins en moins savoir d’où elle vient et où elle va. Le discours de Yang Shangkun, président la République populaire de Chine depuis 1988 à Claude Martin, nouvel ambassadeur de France, définit parfaitement ce relativisme culturel dont la Chine a fait depuis quarante ans une arme conceptuelle redoutable pour saper la passion universaliste occidentale, réguler le monde comme bon lui semble et discréditer toute aspiration démocratique chez elle.  « Vous croyez aux valeurs chrétiennes, à l’individualisme, aux droits de l’homme, à toutes sortes de choses qui sont inspirées de votre philosophie et de votre religion. Pour nous tu le sais bien, ce sont les enseignements de Confucius qui fondent l’organisation de la société. Celle-ci serait chaotique si l’on obéissait aux caprices des individus. Un soleil dans le ciel, un seul empereur sur la terre, l’autorité ne se divise pas. Les sujets obéissent au souverain, la femme à son mari, le cadet à son aîné, l’élève au maitre. C’est ainsi que la Chine a été grande et forte depuis plus de deux mille ans ;  elle a beau

s’engager dans de grandes réformes, sur les principes qui régissent l’ordre de la société, elle ne changera pas. Fais bien comprendre cela à la France ». La matrice politique issue de la dynastie Zhou fondée environ 1050 ans avant notre ère fonctionne ici à plein régime. Yang Shangkun s’adressant librement à notre ambassadeur en serait presque le parfait ventriloque. Depuis rien n’a changé, tout s’est radicalisé. C’est la stimulante hypothèse de J.F Billeter dans Pourquoi l’Europe? Réflexions d’un sinologue. La Chine est devenue moderne sans connaître les temps modernes. Entendons par temps modernes ce moment où une culture prend conscience d’elle-même, de sa valeur et de sa singularité, par un retour réflexif sur sa propre histoire intellectuelle. Les temps modernes supposant au moins trois conditions d’apparition, le droit d’inventaire du passé, la pensée critique et l’autonomie du sujet, ils sont l’astre éclipsé du ciel conceptuel chinois. Deux éclaircies auraient pourtant pu embraser la pensée chinoise du grand feu de joie des temps modernes. Le mouvement du 4 mai 1919 qui vit les étudiants, d’abord révoltés par la négociation secrète de la diplomatie versaillaise qui attribua au Japon l’ancienne colonie allemande du Shandong, se battre pour se libérer du bric-à-brac confucianiste et des vieilles lunes de la sagesse antique et faire enfin de la science et la démocratie les deux mamelles de l’émancipation individuelle et les leviers d’un nouvel esprit critique. Mais l’étincelle moderniste du 4 mai fut aussitôt noyée dans la puissance impériale japonaise, la dérive autocratique du Kuomintang nationaliste et la séduction idéologique des communistes. Trois siècles plus tôt l’effervescence intellectuelle et scientifique de la fin de la dynastie Ming subissait un sort analogue, étouffée par la reprise en mains conservatrice du pays par la dynastie mandchoue des Qing. Deux fois les chemins de la liberté ont failli s’ouvrir, deux fois ils ont été vite refermés. Le sinologue rappelle que ziyou, le mot chinois pour liberté, est un « néologisme formé au Japon au XIX siècle, adopté le siècle suivant en Chine et qui signifie littéralement procéder de soiobéir à son propre mouvement ». Aucune connotation politique donc pour la liberté qui s’exprime de façon négative par les figures de « l‘ermite, du sage caché ( yinshi ) qui s’exclut de la société afin de se livrer à une ascèse solitaire, du moine bouddhiste ou de la retraite du fonctionnaire enfin libéré des contraintes de l’administration ».   La matrice politique traditionnelle chinoise a toujours sacrifié la liberté sur les autels de l’harmonie. Huit principes président à ce sacrifice : la société étant irréductiblement divisée en deux sphères, dominante et dominée, le souverain doit garantir l’unité de la sphère supérieure et faire en sorte que l’inférieure reste divisée ( 1 ). Rappel utile à ce propos : avant leur affadissement conceptuel sous la dynastie Song, yang et yin signifiaient la force une qui commande et donne l’impulsion ( yang ) et le monde multiple des forces ( yin ) qui, livrées à elles-mêmes, sombrent fatalement du côté obscur, engendrant le chaos. La monarchie est la seule forme de pouvoir viable car hiérarchisée, ritualisée et immuablement transmissible ( 2 ). Le pouvoir chinois s’exerce sans limite de temps ni d’espace ( 3 ). L’empire est l’absolu de la stabilité car il constitue un monde clos et harmonieux pourvu qu’il reste fidèle au principe confucianiste de l’enchaînement naturel des ordres « mettre de l’ordre en soi, pour en mettre ensuite dans sa famille, puis dans l’Etat, puis dans le monde entier ( 4 ). La civilisation est autochtone, elle vit de la terre chinoise et son indissoluble enracinement local rend vaine ou indésirable toute ouverture ou confrontation avec l’altérité hors les murs ( 5 ). Le pouvoir se prend et se conserve par la victoire militaire, par la force et l’éclat plus que par la loi et le droit ( 6 ). Il est de nature stratégique, tire sa légitimité de la juste évaluation du potentiel de chaque situation, aux antipodes donc de l’idée d’autorité occidentale, cette puissance sans contrainte née des lois communes que la cité se donne librement ; l’homme en Chine est ainsi un animal stratégique bien avant d’être l’animal politique que les Grecs et les Romains ont fait de nous ( 7 ). Enfin, le jeu de l’équilibre des pouvoirs et l’exigence de leur séparation sont étrangers à la pensée politique chinoise car elle a historiquement et congénitalement arrimé le pouvoir à l’indivisibilité, son indivisibilité garantissant son efficacité ( 8 ). Comment être plus clair sur l’écart conceptuel entre la matrice politique chinoise issue des Zhou indéfiniment réactivée par les pouvoirs en place de l’Empereur jaune à Xi Jinping et la matrice politique de notre Renaissance et de nos Lumières européennes ? Les écarts conceptuels ne s’occultent ni ne se comblent ; ils s’évaluent justement, il faut sans cesse les rapporter l’un à l’autre sans vouloir les aligner ni les comparer, dans une confrontation pacifique pour résister à la tentation de la rupture irrévocable.  La Chine s’est engouffrée dans la modernité sans passer par les temps modernes. Elle en paiera peut-être un jour le prix. L’Europe, crispée sur la nostalgie de ses temps modernes à elle, doit réinventer sa modernité. Faute de quoi, elle en paiera à coup sûr le prix le plus fort. L’équilibre du monde en dépend. Car ce n’est pas sur les puissances fanatiques, orgueilleuses, belliqueuses, irascibles qu’il faudra compter.

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