Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

Un si beau sourire

Il est drôle de regarder, avec le recul du temps, les toiles chinoises du peintre islandais Erro. 

Elle racontent les voyages imaginaires du fondateur de la République populaire de Chine dans une mise en scène de son évangélisation du monde qui joue esthétiquement avec les codes de la propagande communiste et de la publicité occidentale.   

Andy Warhol commence ses Mao iconiques de toutes les couleurs à partir du voyage de Nixon en Chine en 1972. Erro compose sa série Tableaux chinois entre 1967, l’année où sort La Chinoise de Godard, et 1974, l’année du voyage en Chine de Roland Barthes accompagné de Philippe Sollers, Julia Kristeva, François Wahl et Marcellin Pleynet. 

Pendant que la Révolution culturelle fait des ravages dans son propre pays ( on estime généralement son bilan à 4 millions de morts et 100 millions de personnes déplacées, humiliées, martyrisées, estropiées soit un Chinois sur 8 ) l’élite intellectuelle mondiale tombe amoureuse du maoïsme. On se dit que l’avenir radieux est enfin arrivé et que la paix va régner sur la terre.

Parmi la centaine de fresques peintes par Erro à la gloire de Mao, l’huile sur toile intitulée The New York Office date de 1974. Contrairement aux autres tableaux de la série où le président chinois apparaît dans de nombreuses villes du monde, dont la représentation est généralement réduite à leurs monuments les plus symboliques, en séminariste, prophète, instituteur, entraîneur sportif, guide touristique, leader scout, chef de brigade, oracle ou camarade militant, Mao est ici sage comme une image.

Un couple souriant, verre de brandy à la main, semble porter un toast à leur invité bronzé et détendu, veste bleue boutonnée sur col de chemise blanche parfaitement repassée. L’appartement est cossu avec vue sur l’Empire State Building, le ciel est bleu, plus clair que la veste de Mao et que le costume du mari idéal cravaté assorti au chemisier de la femme parfaitement maquillée aux dents blanches. La couleur chaude du brandy répond joliment au teint de Mao et au marron fauve du canapé. Seule trace ironique de rouge, le haut des deux rideaux ouverts pour dégager la perspective sur la ville. Le sourire du couple américain est figé, promotionnel, légèrement crispé, celui de Mao est naturel, doux, presque enfantin. 

L’image est lisse, idyllique, presque bucolique alors que nous sommes au coeur de la ville la plus agitée du monde. Le leader communiste ne sait pas qu’il mourra deux ans plus tard. Il est déjà immortel. On dirait un correspondant chinois de bonne famille, un stagiaire étranger fraîchement recruté, un jeune attaché d’ambassade, un premier communiant, un premier prix d’excellence dans une classe pilote, un mannequin à qui on vient d’apprendre à sourire, un représentant de commerce en tissus chinois, un ange bien nourri, un majordome discret, un invité de marque pour un dîner mondain, un fils adoptif de retour au pays, une figurine de l’armée enterrée de l’empereur Qin, une poupée de cire. 


On a envie de l’adopter, de jouer avec lui comme avec son chat préféré ou de lui demander, en lui tapotant l’épaule, de nous raconter la belle histoire du maoïsme.  

Tout est normal dans un monde humain et pacifié. On s’ennuierait presque dans ce salon bourgeois, où Mao s’affiche comme un produit fétiche, à la limite du pense-bête que l’on colle sur son frigidaire pour ne rien oublier dans sa liste de courses. 

A l’heure où l’ordre chinois règne à Hongkong, où l’administration Trump orchestre frénétiquement la construction d’une grande muraille mondiale contre la Chine et où l’Europe peine toujours à trouver une position politique commune face à la deuxième économie du monde, le tableau idyllique de Erro nous rappelle malicieusement les écueils de la sinophobie et les pièges de la sinophilie. Aucune différence entre ces deux émotions dangereuses. 

Les sinophiles ont simplement tendance à croire à la propagande chinoise tandis que les sinophobes croient à la contre publicité américaine.

Erro, en bon artiste Pop Art, sait bien que publicité et propagande sont deux soeurs jumelles dans la manipulation des images. Sinophiles et sinophobes sont donc victimes de la même illusion. L‘artiste piège les deux clans antagonistes en les renvoyant dos à dos. Sa ruse ? Le sourire neutre de Mao, surface de projection idéale de tous les fantasmes. Encore plus efficace que le sourire de Mona Lisa. Les maoïstes du monde entier y lisent la confiance et la sérénité annonciatrices de l’avenir radieux de l’humanité, leurs ennemis s’empressent d’y reconnaître le diable déguisé en premier communiant pour mieux détruire toutes les Eglises du monde et imposer sa nouvelle religion. Les premiers font de leur héros le grand doudou consolateur des misères et des turpitudes de l’Occident, les seconds l’ange exterminateur prêt à tout pour édifier son empire universel. Ni les uns ni les autres ne supportent la neutralité du sourire de Mao, sa géniale inexpressivité. Car, à bien regarder, le sourire du Grand Timonier est aussi inexpressif que le sourire artificiel du couple américain. La publicité comme la propagande fait de chaque visage un stéréotype, de chaque image un cliché et transforme tout ce qu’elle touche en marchandise périssable. Et dans la guerre de l’obsolescence programmée, le produit fétiche du communisme chinois n’a pas plus de valeur que l’image surfaite du bonheur matériel américain. Ils sont parfaitement interchangeables. La publicité imite la propagande qui imite la publicité dans un cycle sans fin qui fausse les désirs et les consciences.    

La ferveur maoïste a disparu depuis longtemps mais la sinophilie et la sinophobie fonctionnent aujourd'hui presque avec la même virulence que la guerre idéologique qui opposait les maoïstes au reste du monde et au reste de la gauche.

Ces deux illusions jumelles sont aujourd’hui exacerbées par la rivalité morbide des deux premières puissances mondiales. Il est urgent que le reste du monde, et particulièrement l’Europe, les déminent en refusant à la fois la peur, levier de la sinophobie, et l’ignorance, levier de la sinophilie.

Garder en tête l’image de Erro peut nous y aider.  

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