Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

Un nouveau concept de combat

« Nous ne devons pas abandonner le marxisme-léninisme ni la pensée de Mao Zedong : sinon, nous serions privés de nos fondations » a déclaré le président chinois pour célébrer, le 28 novembre, le 200 ème anniversaire de la naissance de Friedrich Engels. Et, au cas où il y aurait un doute, il en a profité pour rappeler que « le devoir sacré des communistes chinois est de développer le marxisme ».

Ainsi l’avenir de la Chine est clair, si clair qu’il est clos. Comparativement l’avenir de l’Europe est brumeux mais au moins n’est-il pas clos. Incertitude démocratique contre certitude autocratique. Pour le dire en mettant à l’épreuve du feu le nouveau concept de Francois Jullien, le pouvoir chinois n’est pas encore tout à fait prêt pour la décoïncidence.

« Un bon concept fait entendre une résonance inconnue et opère un découpage insolite » écrivait Deleuze. Il débloque le réel par de l’idéel, sans prétendre à l’idéal ni vouloir re-configurer le monde. Sinon à quoi bon ? Un philosophe avance toujours à coups de précisons lexicales et de distinctions conceptuelles, évaluant la fécondité de son concept à l’amplitude de son champ opératoire et à la diversité des définitions qu’il autorise.

La première définition de Francois Jullien est pragmatique : « La décoïncidence défait un passé mort, même s’il ne se sait pas mort, sans avoir à projeter de grands modèles toujours plus ou moins plaqués ni de futur utopique mirifique ».

La seconde est tactique : « Elle défait de l’intérieur ce que la situation impliquait déjà d’impasse dans son établissement ».

La troisième est métaphysique : « Elle déjoue la fatalité de l’Etre en s’en désaxant pour rouvrir du possible qui n’était pas encore envisagé, soit de l’inouï ».

La quatrième est psychanalytique : elle aide à « déclore peu à peu ce dont on s’est fait une forteresse d’emblée imprenable ».

Pourquoi faudrait-il décoïncider ? Pour continuer à penser, à créer, à vivre tout simplement, trois choses qui sont un seul et même élan infiniment déployé. Pour que l’avenir soit à nouveau désirable. Et l’autre compris dans son altérité. La vocation du concept est donc à la fois politique, éthique et philosophique.

La décoïncidence fonctionne chimiquement comme un solvant, physiquement comme un nouveau levier d’Archimède, intellectuellement comme un malin génie, érotiquement comme un aphrodisiaque.

Elle détache, décale, dégage, déjoue, déborde, déboîte, descelle, débloque, désenlise, désenglue, désenclave tout ce qui colle, adhère, pèse, obéit, reproduit, endort, fige, ankylose, sclérose, nécrose, stérilise, emmure, étouffe. Elle le fait sans forcer, en douceur et presque en douce. Réintroduisant du jeu dans la compacité du réel et dans les rouages de la pensée, elle est plus incisive que corrosive et à l’élégance salutaire de l’écart, elle ajoute la déstabilisation de la fissure. Elle fissure le dogme, l’idéologie, la certitude, la bonne conscience, toutes les formes de savoir ou de croyance qui bloquent le travail de la pensée, s’empressant de distribuer des places et de répartir des positions dans la foire aux vanités intellectuelles.

Voilà pourquoi la décoïncidence évite les deux pièges de la vulgate contemporaine que sont la rupture et l’indignation. La rupture, perpétuant le mythe de la table rase, convertit la nostalgie révolutionnaire en dogmatisme de l’innovation. Quant à l’indignation qui dénonce le système, elle est aussitôt recyclée par le système qui la digère pour que le spectacle continue avec encore plus de fureur.


Dans le grand Escape Game contemporain l’intellectuel a au moins cinq avatars : il est tour à tour pseudo-philosophe, rebelle médiatique, apôtre révolutionnaire, saint utopiste, révolté sans cause. Le premier fabrique de la fausse monnaie philosophique qu’il revend très chère aux ignorants, le second est l’idiot utile et vite périmé du système, le troisième attise les braises d’un feu idéal avec de vieux tisonniers, le quatrième inhibe l’action en produisant de la fiction et le dernier est d’autant plus violent qu’il se sait impuissant. Francois Jullien, sage taoïste qui aurait lu Adorno, ne voulant pas de ce jeu, refuse ces cinq avatars.

Il y a du chinois dans sa méthode, et à plus d’un titre. D’abord parce qu’elle relève du processuel, pas de l’événementiel.

Elle cherche de nouvelles ressources dans le déroulement même des choses, pour les ouvrir à autre chose en les déployant autrement. Elle veut le dissemblable plus que le différent, désire l’inouï plus que la nouveauté. Elle ne croit pas au miracle ni à la révélation et sans être hypnotisée par l’effraction du nouveau comme le suricate par le python, elle choisit de rouvrir du possible à même le réel.

Chinoise ensuite parce que, sachant stériles la contradiction et l’opposition frontales, elle travaille par l’oblique : « C’est un art de bais qui n’active de négativité que celle qui tient à la situation même ».

Chinoise enfin cette méthode l’est parce qu’elle cherche l’efficacité du stratège plus que la gloire du rhéteur : le problème n’est plus de savoir s’il vaut mieux avoir tort avec Sartre que raison avec Aron mais plutôt d’identifier le point de bloquage, le point mort, le point d’inertie de ces deux pensées pour les remettre en mouvement, et surtout s’en délester si aucune des deux n‘est plus utile pour comprendre l’ordre instable de notre monde.

Comme toute bonne méthode, la décoïncidence a déjà ses héros : Socrate qui, par son ironie, remettrait la pensée de quiconque en marche en lui montrant qu’il n’a pas encore commencé à penser, le serpent qui pousse Eve à manger du fruit de l’arbre de la connaissance, fissurant ainsi le bel ordre heureux mais improductif du paradis pour ouvrir la vie à sa part de risque et d’aventure, le général de Gaulle qui « n’a pas seulement décoïncidé avec l’ambiance défaitiste et son idéologie du renoncement, mais a enchaîné les décoïncidences, en tant qu’exilé et en tant qu’allié vis-à-vis du colonialisme ou de l’américanisme ». Ce qui marche pour Socrate et le serpent marche moins bien pour de Gaulle ! La Résistance, une pure opération de décoïncidence, vraiment ? Moins bien aussi avec Dieu quand le philosophe explique que « Dieu décoïncide d’avec lui-même en son Fils pour se promouvoir activement en Dieu en tant qu’esprit ».

L’ Incarnation, une simple opération de décoïncidence, vraiment ?

La méthode est moins incisive quand elle revisite le passé que quand elle cherche à renouveler le corpus intellectuel de notre époque dont l’humeur irascible alterne entre l’apathie morbide et l’amertume vengeresse. Que serait décoïncider de la croissance ? Du développement durable ? De l’innovation ? De la mondialisation ? Du capitalisme ? De l’économie numérique ? De la souveraineté ? De la gouvernance ? De la laïcité ? De l’identité nationale ? De l’idée européenne ? Telles sont les questions et c’est l’originalité des réponses qui décidera de la puissance du concept. Le champ est ouvert : au travail. « C’est quand même avec des fissures que commencent à s’effondrer les cavernes ». Ce mot aurait pu être de Platon, il est de Soljenitsyne. L’empire soviétique s’est effondré mais il reste tant de cavernes à fissurer. N’attendons pas que tout s’effondre pour faire émerger de nouvelles ressources.