Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

Ulysse héros chinois


On imprime moins mais on lit plus. C’est l’une des leçons éditoriales du confinement. 

La 17 ème enquête nationale sur la lecture vient de révéler que les Chinois consacraient en moyenne une heure par jour à la lecture de livres. Précisons bien de livres, ce temps ayant sensiblement augmenté depuis le confinement.

Un professeur de littérature de l’université de Pékin a estimé que le coronavirus avait fait de Ulysse le héros populaire préféré de ses compatriotes. Confinement oblige ! Sans préciser s’il s’agissait du héros de Homère, de Joyce ou de leur avatar manga. 

Pendant les trois mois sinistrés, le réseau de librairies Xinhua a pu livrer très rapidement ses clients grâce à la plateforme ele.me, partout en Chine de nombreuses autres librairies se sont associées avec Meituan-Dianping, imaginant une service spécifique avec Meituan Takeout pour satisfaire leurs clients. Résultat : 30 minutes après l’enregistrement de la commande en ligne, les oeuvres complètes de Ba Jin, de Wang Anyi ou de Victor Hugo sont chez vous.  

Peu importe que Meituan-Dianping ( créée en 2010 et introduite en Bourse en 2018 avec une valorisation de plus de 52 milliards $ ) soit un spécialiste des achats groupés et de la livraison alimentaire à domicile. Homère n’attend pas. L’essentiel est que l’Odyssée arrive chez vous aussi vite que votre fondue chinoise ; la plateforme ele.me qui assure, entre autres, les livraisons pour les librairies Xinhua, très active depuis le confinement, vient d’ailleurs du même métier que Meituan. Homère en Chine est vraiment exigeant.

Selon un rapport de Questmobile, société d’analyse de mégadonnées de Pékin, le temps passé sur internet a augmenté de 22 % pendant le confinement et les offres d’emploi auraient bondi de 84 % par rapport à l’an dernier dans le commerce électronique. Le marché des animateurs en direct sur les plateformes et les applications explose, faisant grimper le salaire moyen des blogueurs à 9845 yuans en février dernier, soit 1400 dollars. Bilibili, le site de partage de vidéos courtes, est aujourd’hui l’une des nouvelles références des recommandations littéraires en ligne. Un pouvoir de prescription qu’il serait intéressant de comparer à celui de la Grande Librairie de France 5 ! 

Cercle vertueux, la numérisation accélérée du commerce de livres stimule la re-fondation de l’espace traditionnel de la librairie. Dans les dix dernières années les librairies Zhongshuge ont ainsi réinventé le concept même de cet espace marchand en voie d’obsolescence. 

Pour elles, les architectes et les designers les plus brillants rivalisent d’imagination. Aucune ne se ressemble et toutes sont pensées comme les rêves d’une Babel heureuse ou comme des fictions de Borges.

Il y a la librairie céleste de Xi’an construite autour du concept architectural du nuage, il y a le tunnel sans fin de celle de Hangzhou avec ses miroirs au sol et ses murs courbes qui vous donnent l’impression d’être dans un accélérateur de particules, il y a celle de Chongqing avec ses escaliers croisés et ses plafonds en miroir qui vous plongent dans un monde mi-futuriste mi-médiéval, il y a celle de Guiyang dans la province du Guizhou avec ses formes de grottes et ses parois de livres presque rupestres, il y a celle de Chengdu inspirée par la forêt de bambous où vous vous inventez panda brouteur de livres.

D’une librairie à l’autre on passe de Alice au Pays des merveilles à la cosmogonie des films de Christopher Nolan, avec quelques escales par la bibliothèque du Nom de la Rose qui aurait été repensée par les architectes Norman Foster ou Wang Chu. 

Toute la mémoire du monde, disait le documentaire d’Alain Resnais consacré en 1956 à la Bibliothèque nationale. Et si aujourd’hui, toute la mémoire du monde, était réinventée par la librairie chinoise ? 

Résumons la nouvelle chaîne de valeur chinoise du commerce du livre : Meituan-Dianping + Bilibili + Zhongshuge.

Imprimer moins, livrer plus efficacement, prescrire plus librement, imaginer la librairie comme une nouvelle scène artistique à la frontière du théâtre, de l’art contemporain et du cinéma plus que comme une cuisine moderne équipée saturée de livres dans les placards, voilà sans doute un modèle inspirant pour nos vieilles et pourtant vaillantes adresses parisiennes Tschann, la Compagnie, La Procure, Vrin ou Galignani. Rappelons que la libraire des PUF, place de la Sorbonne depuis 1922 a disparu en 2000, rachetée par Delaveine, une marque de costumes à premiers prix.

Selon une étude de l’agence de presse américaine PR Newswire - Word Culture score index  2019 - les Indiens consacrent presque 11 heures par personne et par semaine à la lecture de livres, les Chinois  8 heures ( 3 ème place derrière la Thaïlande et l’Inde), la France figurant à la 9 ème place avec un peu moins de 7 heures, derrière la Suède et la Russie. 

L’an dernier la vente au détail de livres, tous réseaux confondus,  aurait représenté plus de 102 milliards de yuans, soit plus de 15 milliards de dollars ( un peu moins de 3 milliards pour le marché de l’édition française et un marché de la vente au détail estimé à un peu plus de 3,5 milliards selon Gfk ). 

Avec la double révolution numérique et architecturale de sa chaîne de valeur, il y a fort à parier que le commerce du livre chinois devienne un jour le plus moderne du monde. 

Pendant ce temps, Xavier Moni, président du Syndicat de la librairie française ( SLF) chiffre à 10 millions par mois les pertes d’exploitation non couvertes par les aides gouvernementales des 3300 librairies enregistrées. Et Vincent Monadé, président du Centre national du livre, prévoit une perte de 25 à 30 % du chiffre d’affaires de la librairie et de l’édition cette année.

Pendant ce temps aussi, Vivendi entre au capital de Lagardère et Editis lorgne sur Hachette Livre.

Les uns déplorent, les autres manoeuvrent, certains, plus rares ( et moins français ) imaginent.  

Ulysse, fils de Laërte et d’Anticlée, l’homme aux mille ruses, serait le nouveau héros populaire chinois. Puisse-t-il surtout devenir celui des libraires et des éditeurs français.

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