Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

SF au royaume du riz hybride

La Chine est la terre du riz hybride et de la science-fiction.

Dans la province du Hunan, le rendement par hectare du riz qui s’adapte à tous les sols et tous les milieux atteint 22,5 tommes.

En Camargue le rendement moyen du riz est de 6 tonnes par hectare. Et pour mémoire, même si les choses sont difficilement comparables, sols, climats, cycle des céréales, technologies agricoles étant différentes, le rendement du blé tendre en France fut cette année de 68 quintaux par hectare, une baisse de presque 4 % par rapport à la période 2015-2019. Environ 700 kg par hectare donc, à peine une petite tonne. Quant au rendement de notre maïs irrigué il plafonne à 106 quintaux par hectare et 73 quintaux pour le maïs non irrigué. Le record du monde, 34 tonnes par hectare, est à ce jour détenu par un fermier américain de Virginie sur une terre riche en alluvions et un climat chaud et humide pour une céréale OGM plantée avec une technologie de haute précision, engraissée en nutriments épandus régulièrement par hélicoptère.

Obsédés que nous sommes par la course à la suprématie technologique qui oppose la Chine et les Etats-Unis, on finit par oublier que l’agriculture et la science-fiction sont aussi les deux mamelles du nouveau bond en avant chinois.

A l’occasion de la récente inauguration d’un centre international de recherche sur la SF à Pékin, les statistiques officielles annoncent que l’industrie de la science-fiction représente un marché de 66 milliards de yuans soit presque 10 milliards $.

Les jeux sont le premier moteur du nouveau marché SF, suivis par les blockbusters du box office comme The Wandering Earth qui a généré presque 20 milliards de yuans de recettes l’an dernier. En adaptant un roman de Liu Cixin, le film de Guo Fan dont Netflix a racheté les droits, rejoue la Longue Marche en version astronomique : ce n’est plus l’armée de Mao qui remonte vers le Nord pour échapper aux nationalistes et aux Japonais mais notre planète qui entame une migration inédite.

Le soleil se meurt, les Terriens, contraints par l’apocalypse imminente de s’unir dans un gouvernement mondial, décident de sortir notre planète du système solaire en l’embarquant sur des propulseurs géants. Mais pour charger la mule, il faut l’immobiliser.


La rotation de la terre est donc bloquée, entraînant de gigantesques et dévastatrices marées. Au cours de son odyssée spatiale, des grands froids pétrifient notre tendre boule bleue, et parvenue dans l’orbite de Jupiter, des tremblements de terre achèvent le travail de carnage jusqu’à l’idée géniale du héros taïkonaute qui décide de mettre le feu à l’hydrogène de Jupiter pour nous sauver de l’étreinte mortelle avec la terrible planète. La Terre peut alors continuer sa migration vers un avenir incertain. La beauté du film est dans sa chute : nous ne savons pas où nous allons mais nous sommes tenus d’inventer ensemble un autre monde. L’imagination de Liu Cixin rejoint ici l’angoisse de Baudelaire et de son âme qui sagement lui crie Any where out of the world.

L’investissement massif de la Chine dans les satellites météorologiques, les sondes spatiales, la formation d’une nouvelle génération de taïkonautes, les vols spatiaux commerciaux, les systèmes de navigation par satellite, les robots industriels ou la communication quantique trouve dans la nouvelle industrie de la science-fiction un booster onirique au moins aussi puissant que la légende Elon Musk en Californie. La science dessine le monde d’aujourd’hui, la science-fiction cartographie celui d’après-demain, la folie de la seconde excitant la raison de la première. Science et science-fiction, un nouvel eldorado pour investir et pour penser !

La Chine est ainsi est cette terre étrange qui augmente la productivité de ses propres terres tout en proposant à l’humanité de s’exiler hors du système solaire. Pragmatique et utopique à la fois. Le réel est implacable mais le miracle n’est pas irréaliste.

On pense à ces deux vers du poète taïwanais Yang Ze « Chevalier aux mille défaites, je vais m’efforcer de vivre même si la vie ne vaut pas d’être vécue »

Yang Ze étudia la littérature étrangère à l’université de Taiwan dans les années 70, partit préparer un doctorat à Princeton New Jersey, vécut une dizaine d’années à New York, écouta Bob Dylan, Cat Stevens, Woody Guthrie, Jim Croce, Jethro Tull, rentra à Taipei en 1990 où il dirigea le supplément littéraire du China Times.

Frère d’Apollinaire et de Richard Brautigan, il chante l’amour qui refroidit, la lune naissante et les érables rouges de Central Park, les ombres et les élégantes, les dieux vagabonds et les noctambules, les arrêts de bus et les cafés, les lotus et les magnolias, les dindons de son enfance et les exilés d’après, les ardeurs adolescentes et les langueurs de la maturité, les cendres et les roses, l’inconstance des choses et des sentiments.

Trois recueils de poèmes à son actif : Il semble que nous soyons sous le règne des empereurs et des pères, La vie ne vaut pas d’être vécue et Dix-neuf nouveaux poèmes.

Dans C’est un printemps bien cynique, un poème de 1978, il note : « Voici une chose possible en Chine : j’ai connu un poète qui a vendu ce qui lui restait de dignité pour un poste de petit officier ».

Un vers sombre qu’un autre illumine « Tant que nous courons vers le soleil, nous pouvons jeter les ombres derrière nous ».