Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

Quiétisme frénétique

Nous entrons, selon le calendrier traditionnel chinois, dans le cinquième terme solaire de l’année : il s’appelle Pure Lumière. 

Commencé avec la fête de la commémoration des morts il durera jusqu'à 18 avril. La pure lumière, la nature la donne, l‘art la cherche. Et Ru Xiaofan nous la rend sensible. 


Diplômé des Beaux-Arts de l’Ecole normale supérieure de Nankin, il arrive en France en 1983 et complète sa formation aux Beaux-Arts de Paris. L’artiste a exposé à Mâcon, New York, Hambourg, Séoul, Utrecht, Miami, Genève. La galerie Actes Sud à Arles fut l’une des premières à présenter son œuvre.Il vous faudra attendre début juin pour voir sa dernière livraison au Musée Guimet. En voici donc un avant-goût. 

72 petites divinités à têtes de fleurs, aux corps en laque ou porcelaine, juchées sur des bois de cuisson des fours utilisés sous la dynastie Song, nous appellent, immobiles et animées comme dans un cercle de méditation, une réunion de sophistes sur la place publique ou un marché des primeurs. Ce monde à la frontière du songe et de la farce semble surgi de la rencontre entre Arcimboldo, le peintre maniériste de Milan et un moine du monastère Shaolin.  

On croit traverser une forêt de céladon ou de jade habitée par des esprits libres et joyeux. Officiellement ces petites créatures sont des luohans, des disciples de Bouddha, des saints méditant sur le chemin de l’Eveil, répliques minuscules de leurs ancêtres géants qui vivent toujours cachés dans les sanctuaires rupestres bouddhistes chinois comme celui de la grotte des Huit immortels à Taiwan ou celui des grottes de Yungang, près de Datong dans le Shanxi. 

La forêt céladon enchantée de Ru Xiaofan est bouddhiste certes mais pas moins baudelairienne. Car lui aussi sait que la nature est un temple où de vivants piliers laissent parfois sortir de confuses paroles et où l’homme passe à travers des forêts de symboles qui l‘observent avec des regards familiers. 

Ses divinités pourraient sortir du monde de Narnia ou du Seigneur des anneaux. Dans cette grande forêt onirique les luohans peuvent devenir des elfes, des nains, des faunes, des dryades, des satyres, des stylites, des chimères, des fils naturels de Gimli, de Yoda et de Pan. Car l’artiste travaille sous la double inspiration de Bouddha et de Pan, le grand dieu, fis d’Hermès, dieu cornu à la flûte fatale, au bâton de berger et au rameau de pin, traqueur de nymphes, symbole de la nature immortelle, intelligente et féconde. 

Regardez l’Arche de Noé, une oeuvre antérieure de l’artiste chinois : des figurines qui rappellent les personnages des films d’animation chinois défilent à la queue-leu-leu sous l’ombre d’une énorme couronne suspendue. Le pouvoir, réduit à son signe le plus universel et le plus vide, plane au-dessus des jouets dérisoires que nous sommes sur un petit théâtre d’ombres. L’arche n’est pas au bout du chemin comme la promesse d’une humanité régénérée, elle domine, chape de plomb protectrice et dangereuse,  les petites créatures qui avancent soumises et sans joie dans un piétinement toujours recommencé. Il n’y pas eu de chute, il n’y aura pas de salut, le monde semble voué à la répétition morne de l’histoire qui toujours accable les hommes.   

Ru Xiaofan se présente souvent comme un homme devant la nature. La nature ne nous sauvera pas du poids de l’histoire et du contrôle du pouvoir, mais elle reste notre ressource la plus secrète pour nourrir notre irréductible libido. Ma femme aux fesses de printemps et au sexe de glaïeul disait André Breton. Union libre des fleurs des animaux et des dieux répond en écho le peintre chinois. 

Cent fleurs est sa série la plus connue. Toutes numérotées, plus rapides que les saisons, elles fleurissent poulpes, mamelles, poupées, tubes, lèvres, organes…défiant rétrospectivement par leurs artifices innocents la perversité du slogan de la campagne Mao de 1957 « Que cent fleurs s’épanouissent, que cent écoles rivalisent ». Pendant la évolution culturelle cultiver des fleurs était une activité contre révolutionnaire.  

L’homme pense, Dieu rit annonçait une exposition de l’artiste au musée de Suzhou il y a trois ans. Pus exactement, pendant que l’homme pense, Dieu rit, il rit de le voir ainsi penser pour produire des choses si aléatoires, contradictoires, illusoires. Voyez le sort de ces pauvres fleurs, objets tour à tour de nos fureurs érotiques, poétiques ou politiques ! On leur prête tant de fausses raisons d’éclore, on les pare de tant de sentiments imaginaires, oubliant la sagesse mystique, la rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu’elle fleurit. Quiétisme frénétique, a-t-on pu dire pour qualifier l’esthétique de l’homme de Nankin. La frénésie c’est celle de la Chine d’aujourd’hui, ogre matérialiste lancé dans une course éperdue à la consommation et qui, après avoir cru sauver son peuple par la révolution, veut maintenait le sauver par l’avènement d’une société de prospérité moyenne. On la retrouve dans la série Bubble game, natures mortes où le peintre accumule tous les déchets de la consommation et de son maigre rêve, cigarettes, poupées, bonbons, canettes, dans une corne d’abondance aux airs de poubelle multicolore ou de milk-shake gargantuesque.  

Et le quiétisme alors ? Il tient à la concentration du sage taoïste affranchi de la vanité des idées, libéré de la contrainte des choses de la peur des dieux de la colère des hommes et du reproche des morts et qui, rappelle Zhuangzi, « se loge comme la caille, se nourrit comme le poussin, vit sans laisser de trace comme l’oiseau et au bout de mille ans, fatigué par le monde, le quitte pour rejoindre les immortels et chevaucher les nuages blancs ». 

Un idéal que ne renierait pas Yoda, ce jeune ermite taoïste made in Hollywood passé par chez les prophètes de l’Ancien Testament et le lama tibétain Tzenzhab Rimpoché mort en 1983 censé avoir été le modèle du maître Jedi dans la vie réelle.

Le quiétisme frénétique, quel plus bel oxymore pour qualifier, au-delà du style de Ru Xiaofan, la puissance chinoise elle-même , patiente et agitée à la fois ? 

Du haut de leur petit piédestal en bois antique 72 divinités nous regardent avec leurs visages fleurs. Sont-elles des divinités, des bibelots, des petits esprits païens, des trolls des réseaux sociaux chinois, des enfants moqueurs qui vivent dans un jardin céleste, loin du cauchemar de l’histoire ?   

« Les fleurs aiment la mort, et Dieu les fait toucher par leur racine aux os, par leur parfum aux âmes » écrit Victor Hugo dans le dernier poème des Contemplations. Entre les os et l’âme, il y a les fleurs du désir de Ru Xiaofan. 

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