Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

Prométhée est chinois













« La traduction c’est Prométhée apportant sa lumière à l’humanité » a doctement expliqué Dong Qiang, président du jury du prix Fu Lei, par ailleurs directeur du département langue et culture française de l’Université de Bejing. Le prix Fu Lei vient d’avoir dix ans. Cette année c’est Jin Longge, quatre fois résident au Collège international des traducteurs littéraires d’Arles et boursier du Centre national du Livre, qui l’emporte pour sa traduction du roman de Céline D’un château l’autre. Heureuse récidive pour le lauréat puisque un premier prix Fu Lei avait déjà récompensé son travail sur le roman de Modiano Dans le café de la jeunesse perdue. 

En Chine le marché de la traduction française explose. Dumas fils en fut le pionnier. C’est La Dame aux camélias qui, en 1898 sous la dernière dynastie Qing, ouvrit le bal des classiques français traduits en chinois.  Plus modestes que Dong Qiang rappelons, sur le même sujet, les excellents Walter Benjamin et Paul Valéry. Le premier ? « Libérer en le transposant le pur langage captif dans l’oeuvre, telle est la tâche du traducteur ». Et le second : « Traduire, c’est produire avec des moyens différents des effets analogues ».  Loin des enthousiasmes idéologiques se flattant de voir dans la traduction la poursuite des Routes de la soie par d’autres moyens et l’utopie d’une nouvelle communauté de destin pour l’humanité, on peut distinguer trois grands modèles de traducteurs chinois : l’humaniste réformiste, l’amoureux érudit, l’intellectuel contrarié. Soit Liang Qichao, Fu Lei et Ba Jin. Entre ces trois-là, morts respectivement en 1929, 1966 et 2005, la même passion pour l’esprit des Lumières, le même passage décisif et révolutionnaire par la France ou sa culture.  Liang Qichao passe les examens impériaux en vigueur sous la dynastie Qing dans sa province natale du Guangdong. A vingt ans il monte à Pékin et publie avec Kang Youwei une revue d’information sur les actualités culturelles et artistiques occidentales. Il a déjà compris que pour renforcer l’identité nationale face à l’impérialisme japonais et au colonialisme occidental, il faut se servir de l’arme de ceux qui ont humilié son pays : la culture.  Réformiste acharné, militant pour la monarchie constitutionnelle, il doit s’exiler au Japon dans les années 1900 pour fuir la reprise en mains de la dynastie régnante par le clan conservateur. Jusqu’à la révolution de 1911, il vit entre le Japon, le Canada, les Etats-Unis et l’Australie, expliquant de conférence en conférence que la supériorité de l’Occident repose sur sa technologie, son industrie, sa culture, son esprit d’ouverture et son sens critique. S’opposant à la fois à Sun Yat-sen qu’il juge trop radical et à Kang Youwei trop nationaliste, il est le modèle du lettré confucéen qui devient un intellectuel engagé et un journaliste indépendant. Son credo ? L’usage public de la raison, par lequel on peut résumer l’idéal des Lumières et à cette fin tout est bon, Locke, Rousseau, Voltaire, Hume…il les traduit tous et diffuse leurs pensées dans les journaux qu’il crée depuis son exil japonais. Ce corpus conceptuel occidental sera l’une des sources d’inspiration intellectuelle des réformistes chinois et du Mouvement du 4 mai 1919. Liang Qichao se retira de la vie politique dans les années 20 pour  se consacrer jusqu’à sa mort à la pédagogie et à la philosophie de l’éducation. Son oeuvre compte 148 volumes.  Fu Lei ne fut pas un esprit universel et encyclopédique comme son éminent prédécesseur. Il incarne moins le traducteur humaniste que le traducteur esthète qui cherche à prolonger l’émotion de ses révélations artistiques plus qu’à partager les grandes pensées qui transformeront le monde en éduquant le peuple.     Etudiant en France dans les années 30 il y devient journaliste, critique d’art puis traducteur de Romain Rolland, Balzac, Mérimée, Taine, Voltaire. Il se pendra avec sa femme pendant la Révolution culturelle et ne sera réhabilité qu’en 1979. Pendant que d’autres traduisaient en français et commentaient à l’infini la dialectique maoïste du Petit Livre rouge.  Ba Jin ( Pa Kin ) meurt en 2005 après avoir vécu 101 ans. Enfant de Chengdu dans le Sichuan, lecteur assidu du Rêve dans le pavillon rouge, il s’enthousiasme pour les idées modernes de la nouvelle jeunesse ouverte sur l’Occident. Débarquant en France en 1927 il vit misérablement dans le Quartier Latin puis à Château-Thierry dans l’Aisne. Contrairement à Fu Lei il ne lit pas Balzac ou Voltaire mais Kropotkine, Bakounine, Emma Goldman, forgeant ainsi ses convictions anarchistes. Renonçant aux engagements libertaires de sa jeunesse, il devient sous Mao vice-président de l’Association des écrivains chinois, participe à des campagnes de dénonciation d’intellectuels pendant la campagne des Cent fleurs avant d’être lui-même humilié par la Révolution culturelle. On lui interdit alors d'écrire, il trouve la parade en devenant traducteur. Traduire donc pour continuer à écrire non pas contre le pouvoir mais malgré le pouvoir. Après la mort de Mao, l’écrivain renoue avec la gloire et les honneurs. Les titres de ses romans disent en quelques mots simples son incroyable chemin fait de trahisons, de renoncements, de désillusions et d’espoirs sans fin : Destruction, Résurrection, Brouillard, Tonnerre, Nuit glacée, L’automne dans le printemps… et La pagode de la longévité.   Liang Qichao, Fu Lei et Ba Jin ne s’imaginaient certainement pas en Prométhée de l’humanité. Ils furent pourtant de grandes consciences universelles, des messagers cosmopolites, Hermès bien plus que Prométhée, moins des voleurs de feu que des veilleurs de flammes. Un bon traducteur est bien trop humble pour être idéologue. Il déteste les mots d’ordre et n’aime que les mots de passe. Que mille fois cent fleurs comme Jin Longge s’épanouissent !

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