Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

Li Ziqi ou Li Bai


Certains jeunes Chinois des villes pensent que le riz pusse dans les arbres. C’est pour rétablir la vérité que la jeune Li Ziqi est devenue une star.  La vloggeuse du Sichuan a 21 millions d’abonnés sur Weibo et 7 millions de fans sur YouTube. Elle raconte comment on fabrique un four à pain traditionnel avec un peu d’argile, un métier à tisser la soie du temps de sa grand-mère avec beaucoup d’amour, comment il suffit de quelques bambous bien taillés et assemblés pour fabriquer le plus confortable des canapés ou de quelques pétales de rose et d’hibiscus séchés pour avoir le teint de l’aube.  Elle a sa légende à la Blanche-Neige : sa marâtre la détestait, son père est mort quand elle avait 6 ans, elle aurait été obligée de travailler comme DJ dans un bar de Chengdu pour subvenir aux besoins de sa famille avant de choisir de vivre avec ses grands-parents dans le district de Mianyang, loin de la petite ville préfecture, recluse dans une idyllique campagne où les oiseaux chantent jour et nuit, où les plus beaux fruits du monde poussent sans bruit, à l’abri de la fureur de la ville et de la violence du monde.   Elle parle peu, goûte beaucoup, met la main à la pâte pour tout. Sa grand-mère en habit traditionnel sourit autant qu’elle et dans ses vidéos même les aboiements des chiens sont aussi doux que le chant du bulbul ou le roucoulement du hokki bleu. Sa soupe sucrée à la gomme de pêcher est plus parfaite pour la peau que la plus sophistiquée des innovations cosmétiques japonaises ou américaines, ses cerises à l’alcool de riz sont propices à l’amour et son tofu à base de soja frais fait mourir de volupté ses millions de fans. Dans d’autres provinces, bien plus septentrionales, on trouve certains individus ou familles qui ont décidé de se retirer du monde, pour vivre à la Li Ziqi. Vivre de peu, avec ses propres resources, dans l’abondance frugale et la sobriété heureuse.  Li Ziqi est l’anti-modèle de la princesse rouge digitale qui se vante de faire disparaître des centaines de BMW ou des milliers de sacs Vuitton en quelques vidéos. Ce ne sont ni les malls de luxe de Chengdu ni les ressources en titane, vanadium, lithium des terres du Sichuan qui intéressent la jeune vloggeuse mais les ressources agricoles et arboricoles de sa province chérie, le sésame, le piment, le blé, les poivres rouges et verts, les bigaradiers et les mandariniers, le yuzu, le kumquat, le kaki, le pomelo et la bergamote.     Elle est devenue l’icône d’une Chine ancestrale, mythifiée, bucolique, poétique. Tout dans ses images lisses et léchées respire la piété filiale, la vertu antique et la vie artisanale. On dirait un conte de fées qui au lieu d’être produit par Alibaba Pictures ou Disney serait filmé par un vieil ermite taoïste. Iconique, on la jalouse, la soupçonnant d’être un agent rustique de la propagande communiste. Belle comme une fleur de pêcher, on la moque, lui reprochant de promouvoir une vie archaïque, féodale et régressive.    Pendant qu’elle chante la vie bucolique sortie tout droit de la dynastie Tang, le 13 ème Plan quinquennal chinois qui prendra fin en 2020 annonce vouloir doubler le PIB du pays par rapport à 2010.  Avec cette précieuse mise au point de Han Weixiu, directeur du bureau de la Commission centrale des affaires économiques et financières : « Cela ne veut pas dire que chaque région doit doubler son PIB d’ici 2010. C’est un objectif pour l’ensemble du pays ». Selon certaines projections, le PIB chinois par habitant devrait représenter 75 % de son rival américain en 2050.  Li Ziqi n’affole pas encore les recettes du box office chinois qui,  pour la deuxième année consécutive dépasse 60 milliards de yuans ( il suffit de quatre blockbusters américains comme Avengers Endgame, Avatar, Star Wars le Réveil de la force et Avengers Infinity War pour arriver à la même somme ). Nul ne sait exactement comment ni par qui elle est payée ni combien elle gagne. Modestement elle explique que ses vidéos soulagent de leur anxiété et de la pression sociale ceux qui les regardent.  Elle gagnera certainement la médaille Virgile qui lui sera remise par le gouverneur du Sichuan, le ministre de l’Agriculture ou de l’Environnement. A moins que cela ne soit des mains du ministre de l’Education. Car qui sait, Li Ziqi est peut-être la réincarnation de Tao Yuanming dit le Maître des cinq saules, lui qui notait au IV ème siècle « Cueillant les chrysanthèmes à la haie de l’Est / le coeur libre j’aperçois la montage du Sud / dans les lueurs du crépuscule la montagne a fière allure / les oiseaux qui volent y retournent /  dans tout cela réside une signification profonde / sur le point de l’exprimer j’ai déjà oublié les mots ».   Li Ziqi, vloggeuse opportuniste et vénale ? Enfant perdu de la Chine nouvelle, se raccrochant désespérément à ses racines ? Greta Thunberg version ermite ? Premier garde vert, pionnière de la grande révolution écologique tant promise par son pays ?  Li Bai, quatre siècles après Tao Yuanming, écrit cette petite fête intime : « Je  prends un flacon de vin / je vais le boire parmi les fleurs / nous sommes toujours trois, comptant mon ombre et mon amie la lune / heureusement que la lune ne sait pas boire et que mon ombre n’a pas soif / quand je chante la lune m’écoute en silence / quand je danse mon ombre danse aussi / après tout festin les convives se séparent / je ne connais pas cette tristesse lorsque je regagne ma demeure / la lune m’accompagne et mon ombre me suit ».  Ah si seulement Li Ziqi redonnait à tous ses fans le goût de Li Bai !

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