Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

Les tribulations de l’amour en Chine

L’amour est un espoir sans fin et une longue misère. 

Pour comprendre ses tribulations en Chine, rien de plus utile que Parlez-moi d’amour réédité en poche chez Picquier.

« Pourquoi tant de Chinois aujourd’hui souffrent-ils quand ils vouent leur amour à quelqu’un ? Pourquoi se sentent-ils tellement seuls dans leur quête de sentiments et si déçus dans leur recherche de croyance ? Je crois que c’est à cause de l’apathie et de l’avidité qui minent le respect et la compréhension dont nous faisions autrefois preuve envers nos familles ».

Xinran, journaliste et écrivaine installée à Londres depuis 1997, écoute depuis longtemps les femmes chinoises. Ses livres, faits de récits minutieusement construits, sont emportés par une verve vive et franche qui raconte les souffrances, les espoirs, les humiliations et les humeurs de toutes celles qui portent l’autre moitié du ciel. Pour sonder l’âme chinoise, il faut passer par le corps des femmes. 

« Les reines de la transition clitocratique sont, bien entendu, les Chinoises. On leur a bandé les pieds pendant des siècles comme pour préparer ce rebond fabuleux. Elles courent, volent, s’envolent au-dessus de tours gigantesques, la moitié du ciel leur appartient, et bientôt le ciel entier. Un pied de Chinoise sur Vénus, voilà la vraie Révolution culturelle » note Philippe Sollers dans Désir. Il y a moins d’excitation textuelle chez Xinran. 

De toute la vie de Rouge, le plafond restera son seul horizon érotique. Rouge, première protagoniste de Xinran, est morte vieille et vierge, sa vie érotique conjugale se résumant à regarder le plafond au lit avec son mari Baogang qui lui parle de Linda, l’amour de sa vie. Rouge se marie en 1948, mariage arrangé par les parents depuis qu’elle a 9 ans et Baogang 13. Double prisonnier de sa piété filiale qui l‘empêche de trahir l’engagement pris par ses parents et de sa fidélité amoureuse à la femme qu’il n’ épousera jamais, le mari devient l’eunuque de sa femme, rêvant sur sa couche de l’autre concubine. Dans la Chine d’avant Mao l’amour n’était pas toujours un festin où tous les coeurs s’ouvraient. 

Rouge est l’aînée d’une famille de neuf enfants dont les noms font un arc-en-ciel : ses soeurs s’appellent Orange jaune, Mandarine verte, Bleue, Orange, Verte et ses deux frères Pourpre et Cyan, tous nés entre les années 20 et 30. Les enfants de la deuxième génération s’appelleront Tigre, Grue, Loup, Cane, Singe et Kangmei, ceux de la troisième Lili, Yoyo, Wuhen.

Trois générations pour comprendre les métamorphoses de l’amour : 

« Dans les années 50 on se marie pour des raisons politiques, dans les années 60 pour des questions de classe, dans les années 70 tout le monde voulait épouser un officier de l’APL, dans les années 80 on recherchait surtout les étudiants de l’université et dans les années 90 c’était chacun pour soi, selon son instinct et son intuition ». 

En un siècle l’amour commence avec la poésie et finit dans un Love Hotel, ces hôtels dont le premier apparut à Nanjing en 2008 et qui permettent aux couples virtuels formés sur les réseaux sociaux de passer à l’acte. Les parents de Rouge vivaient leur amour par la poésie Tang ou Song, leur arrière-petite fille finira par rencontrer son propre père, l’ayant dragué à son insu sur internet, dans un Love Hotel !  

Les parents de Rouge, mariés en 1919, donnent à leurs neuf enfants des noms inspirés des poèmes classiques de Du Fu, Lu Yu, Su Dongpo ou Feng Yansi. Ainsi de ce poème de Su Shi « Le lotus épuisé replie sa corolle, les branches du chrysanthème se poudrent de givre, mais souviens-toi mon amie que cette saison est la plus douce de l’année, la période des oranges jaunes et des mandarines vertes ». Les deux jumelles de Rouge s’appelleront donc Orange jaune et Mandarine verte. En 1919, la Chine entre avec le mouvement du 4 Mai, dans la modernité. L’oie sauvage, « volant vers le sud, sans jamais s’éloigner de l’être aimé, le yin à son yang fidèle jusqu’à la fin » est encore la boussole du sentiment amoureux. 


Mais l’histoire est cruelle avec les oies sauvages. Le chaos de la guerre civile et son lot d’ambitions et de crimes vont déboussoler l’amour. On complote, on trahit, on milite, on prépare l’avenir radieux sur son chemin tortueux. La bourgeoise amoureuse de l’amour est en danger de mort, les mandarins sont renvoyés à leurs vieux papiers, les paysans préfèrent faire confiance à la terre, les ouvriers repeignent l’amour en rouge communiste. Il faut chasser l’envahisseur japonais, construire une nouvelle patrie, repousser l’impérialisme américain, l’amour devient une fantaisie marginale, inutile, infantile, révisionniste. 

Et dans les années 70, en pleine libération sexuelle occidentale, l’amour chinois est sous haute surveillance révolutionnaire : on le soupçonne systématiquement de nostalgie féodale ou de narcissisme petit-bourgeois. « Si la Révolution culturelle a lavé les tâches dénoncées par le Parti communiste, féodalisme, capitalisme, révisionnisme, elle a en même temps fané les couleurs de l’amour en Chine » note pudiquement Xinran.

La Chine impériale avait inventé l’âne de bois, supplice infligé aux femmes adultères qui consistait à leur enfoncer un pieu dans le vagin jusqu’à ce que mort s’ensuive. La Révolution culturelle pouvait vous faire disparaître pour un baiser au lépreux, les lépreux étant tous ceux coupables d’appartenir aux cinq catégories noires, propriétaires terriens, paysans riches, contre-révolutionnaires, droitistes et mauvais éléments. Qui dit mieux, âne de bois ou baiser contre-révolutionnaire ?  

Longtemps la tradition a emmuré les coeurs, avec la révolution la peur les a cadenassés, aujourd’hui les coeurs sont libres mais désorientés, flottants, épars. La canonique piété filiale a été balayée par la révolution et la révolution submergée par la modernité matérialiste, compétitive et avide. La tradition, la famille, la révolution, la réussite ont été, tour à tour, les dieux tyranniques auxquels on sacrifiait le corps des femmes. 

Le sort des shengnu, ces femmes laissées aujourd’hui de côté faute de réussite sociale ou de mariage utile, n’est pas plus enviable que celui des concubines. Les premières vieillissent prématurément et deviennent invisibles, les secondes ne vivaient que pour les désirs de leurs maîtres.  

En 2015 le pouvoir a mis fin à 36 ans de politique de l’enfant unique. L’amour chez les millenials chinois ? Xinran les nomme durement la génération des trois « aucun » : aucune responsabilité, aucun sens de valeurs, aucun sentiment. « Ils n’ont aucune compréhension de l’histoire, aucun interêt pour leur famille, et en ce qui concerne les réalités du monde ils sont complètement ignorants ». Une génération sans foi, sans classe, sans désir. Nihiliste ? A moins que Xinran, née en 1958, ne soit déjà beaucoup trop vieille pour comprendre.  

Le déclarationnisme n’est pas le fort de l’amour en Chine. 

Roland Barthes, auteur de ce néologisme dans son Séminaire sur le discours amoureux, le définissait ainsi : « La pulsion du sujet amoureux à entretenir abondamment, avec éloquence et émotion, l’objet aimé de son amour ». L’histoire aurait-elle laissé trop de cicatrices dans le corps et l’âme des amoureux chinois pour rendre possible cette pulsion théâtrale ? 

Le corps des femmes chinoises a longtemps été érotisé ou colonisé par des puissances étrangères : la poésie, la piété filiale, la sacralisation de la famille, l‘ardeur révolutionnaire. C’est désormais son image virale et digitale échangeable en temps réel qui est sa surface de projection fantasmatique. Extension infinie du domaine de la solitude. L’amour reste à réinventer : pas sûr que sa prochaine révolution vienne de Chine.

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