Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

Les pièges de la rhétorique chinoise occidentale

La Chine est un objet politique dont la perception est faussée car prise entre le marteau de l’orientalisme et l’enclume de l’occidentalisme.

Pour Mobo Gao, chercheur de l’université d’Adélaide en Australie, ces deux légendes structurent la représentation culturelle dominante de la Chine avec des conséquences plus insidieuses que l’anti-communisme classique qui est toujours resté frontal. C’est la stimulante hypothèse de La Fabrique de la Chine, déconstruction d’un discours occidental.

L’orientalisme veut que la Chine, incarnant l’autre, le parfait négatif de l’image que l’Occident a de lui-même, bien plus radicalement autre que l’islam qui a contribué à construire la grande civilisation méditerranéenne et que la Russie qui a toujours fait partie de l’histoire européenne, reste politiquement et culturellement marginalisée. On lui reconnaît courage, persévérance et résilience mais cette reconnaissance est inversement proportionnelle à la considération politique dont elle jouit aux yeux de l’Occident.

L’occidentalisme, persuadé de la supériorité de son modèle conjuguant Etat de droit et économie de marché, a toujours considéré la Chine comme une puissance qui ne sera jamais tout à fait moderne. Elle n’aurait entrevu la modernité que de manière fugace sous l’impulsion du Mouvement du 4 mai 1919 avant que son illumination moderniste reposant sur son éphémère tropisme occidental ne soit brutalement stoppée par l’invasion japonaise et détournée par le pouvoir communiste pendant la guerre civile.

D’un côté on respecte la puissance économique de la Chine mais on marginalise son poids politique et son pouvoir d’attraction culturelle, de l’autre on pense qu’elle est forte mais qu’elle ne sera jamais moderne.

Plombée à la fois par l’orientalisme et l’occidentalisme, la représentation dominante de la Chine condamne ainsi le reste du monde à n’avoir avec elle que des rapports faussés par l’intérêt ou par la crainte ainsi que l’a dramatiquement résumé l’ancien Premier ministre australien Tony Abbott qui confia à Angela Merkel en visite en Australie que la politique de son pays vis-à-vis de la Chine était « motivée à la fois par la peur et par l’avidité ».

Le problème est que rien de grand ne se fait par avidité et par peur. Pire, l’avidité et la peur sont le parfait cercle vicieux des relations internationales.

Plus l’Occident sera avide avec la Chine, plus la Chine sera cupide. Et plus l’Occident craindra la Chine, essayant de la bloquer ou de la contourner, plus elle jouera à lui faire peur car elle est le parfait joueur de go que Henry Kissinger a parfaitement vu en elle dès les années 70, s’adaptant plus vite que ses adversaires à chaque nouvelle configuration du paysage.

Aux deux boulets de l’orientalisme et de l’occidentalisme qui bloquent la juste perception de la Chine, s’ajoutent au moins trois biais cognitifs classiques.

Le biais d’ancrage nous pousse à échafauder un système sans remettre en cause notre première impression : ainsi par exemple qui voit la Chine comme un Etat-parti, oubliera systématiquement de préciser que les Chrétiens sont plus nombreux en Chine aujourd’hui que les 90 millions de membres du Parti communiste.

Sous l’emprise du biais de confirmation nous validons généralement ce que nous pensons déjà auprès d’instances expertes au lieu de chercher des sources nouvelles susceptibles de contredire nos hypothèses : ainsi qui prête à la Chine un gène despotique lira prioritairement les biographies de Mao et des dignitaires du Parti expliquant que le héros national et ses affidés ne furent que les héritiers iconoclastes de la tradition dynastique impériale autoritaire.


L’effet de halo est ce biais qui nous pousse à sélectionner des informations qui vont toujours dans le même sens : ainsi qui veut prouver que le maoïsme ne pouvait se solder que par un pur désastre économique et une terrible saignée démographique passera des années à comparer les chiffres de la famine consécutive au Grand Bond en avant et le nombre des victimes de la Révolution culturelle en oubliant de s’intéresser à l’explosion du taux d’alphabétisation ou à la progression de l’espérance de vie moyenne dans l’ensemble des provinces chinoises de 1949 à 1976.

Produire du savoir n’est jamais neutre. Ce lieu commun qui n’épargne aucune communauté scientifique est particulièrement vrai pour la Chine. Il n’épargne donc pas non plus les meilleurs experts mondiaux du sujet.

Orville Schell, Andrew Nathan, David Shambaugh, Michael Swaine, David Lampton, Elisabeth Economy, Roderick MacFarquhar, Henry Paulson, Stapelton Roy, Susan Shirk, Wendy Cutler, Barry Naugthon, Jeffrey Bader, Graham Webster sont quelques-uns des brillants intellectuels et chercheurs anglo-saxons les plus productifs sur la Chine. Travaillant pour des universités, des fondations, des think tanks, des chambres de commerce ou directement pour des organes politiques, ils contribuent à fixer la culture occidentale sur la Chine, reproduisant souvent à leur insu les lignes de démarcation de l’orientalisme et de l’occidentalisme, pré-fabriquant ainsi le discours occidental dominant sur la Chine.

Mais il y a pire que ces lignes de démarcation : c’est la contrition ou la repentance dont peuvent être victimes parfois même les meilleurs intellectuels.

Ainsi côté américain c’est William Blum qui dans Rogue State fait un procès à charge de son pays, innocentant par comparaison la Chine de tout soupçon d’hégémonisme : l’auteur évalue à 50 le nombre de gouvernements étrangers, la plupart élus démocratiquement, que les Etats-Unis ont tenté de renverser depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, à 30 le nombre de pays bombardés et à une vingtaine le nombre de pays où ils ont réprimé des mouvements populistes ou nationalistes. Si la Chine se comportait de la sorte, commente sobrement Mobo Gao, la communauté internationale serait indignée.

Un exemple de contrition intellectuelle côté chinois ? Mobo Gao le trouve dans la pensée chinoise des néo-Lumières, soit ce mouvement intellectuel inspiré par les revendications du mouvement du 4 mai 1919 qui, dans les années 80, sacralisa la modernité en l’alignant sur le seul modèle américain comme horizon ultime de l‘humanité. Prendre la modernité pour argent comptant et pour horizon indépassable de toute société en l’alignant sur le modèle américain relève pour l’auteur de La Fabrique de la Chine d’un angélisme intellectuel archaïque.

« Chacun est attaché aux siens, à ses intérêts, à ses prétentions, à ses chimères » écrivait le duc de Saint-Simon.

Nous fabriquons la Chine au moins autant qu’elle nous fabrique. Que chacun veille donc à ne pas la fabriquer avec ses intérêts, ses prétentions et ses chimères.