Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

Les deux bouchers

Le boucher grec tel que Platon le décrit dans le Phèdre coupe la bête en morceaux suivant son anatomie et ses articulations, là où le boucher chinois, selon Zhuangzi, est sensible à ce qui espace les chairs, les os, les nerfs. Le couteau du premier tranche, celui du second départage, l’un incisif, l’autre décisif.

Ce qui vaut pour le boucher chinois vaut aussi pour le sculpteur ou le penseur.

Pour bien tailler le jade il faut suivre scrupuleusement ses linéaments et ses veinures, c’est ainsi que le bloc de matière apparemment compact et résistant cède avec la délicatesse d’une concubine abandonnée et révèle toutes ses possibilités.

Xu Shen le dit autour du premier siècle, raisonner c’est travailler le jade. « Au contraire de la division opérant méthodiquement selon son projet, c’est par conformation aux strates structurantes du matériau que son objet progressivement prend forme. La pensée chinoise a puisé là sa raison » commente F. Jullien dans Le point obscur d’où tout a basculé.

Cliver ce n’est pas découper suivant des parties figurées par le seul ordre de la raison qui toujours force le réel mais fissurer, départager à même l’objet ou la matière en respectant leur agencement intime.

Ainsi procède la pensée chinoise, défiant la nôtre, l’amenant à s’interroger sur sa propre armature conceptuelle.

La pensée ontologique désigne et assigne : chaque chose doit être attribuable à une cause, redevable à un principe, établie dans une essence, stabilisée dans une nature, justiciable d’un sens. Barthes, rêvant d’un monde qui serait exempté de sens comme on l’est de service militaire, disait que la raison occidentale avait la fâcheuse habitude de tout baptiser par le grand sacrement du sens. Comme si les choses ne commençaient que par ce baptême. La pensée chinoise échappe à ce sacrement, à cette assignation dirait plutôt F. Jullien.

L’ontologie assigne l’être à résidence en le prenant dans les filets des catégories. La raison chinoise est interstitielle, réticulaire, processuelle, là où sa rivale occidentale est articulaire, totalisante, dialectique. Plus évasive au sens où elle dissout l’idée même de l’être, elle flâne à même le réel sans chercher à le maîtriser par le logos qui pour définir, divise, géométrise, modélise. Flâneuse, elle n’en est pas moins rigoureuse, scrupuleuse à l’extrême, attentive non au détail qui est encore une partie soustraite au tout mais à l’infime qui est ce point presque insignifiant qui peut infléchir, orienter autrement le cours d’une vie, d’une bataille ou d’une histoire d’amour.

« Ce par quoi l’homme se distingue de l’animal est amorce infime » note une pensée de Mencius. Et cet infime l’homme de peu le perd, l’homme de bien sait le développer car il en connaît le potentiel et la puissance de transformation. Plus sensible à l’agencement des choses qu’à la quête de leur nature ultime, plus obsédée par leur coexistence que par leur essence, la pensée chinoise creuse le cours du monde en l’épousant sans chercher à fixer une origine ou une cause aux phénomènes, sans remonter à un principe. C’est précisément parce qu’il n’y a ni Dieu ni Création que le monde peut se déployer comme monde.


Ici tout commence, là tout transite. A la superbe occidentale de la logique et de la vérité la Chine classique préfère les idées plus humbles de cohérence et de pertinence. Pourquoi chercher ce qui est vrai quand ce qui est viable peut suffire ? Là où nous cherchons le sens de la vie, avec cette inquiétude qui flirte souvent avec l’angoisse, la pensée chinoise en a l’intelligence, au double sens du mot, de compréhension et de complicité.

La vie n’est pas une ligne qui se découpe en points mais un souffle fait de pulsations rythmiques, de notes plus ou moins tenues et de soupirs plus ou moins marqués, chaque pause, chaque silence ayant sa transcription temporelle en note. Parfois elle ralentit son mouvement, parfois elle l’accélère, inventant dans ses ralentissements comme dans ses accélérations mille ruses. Elle peut ralentir en devenant plus ample, ce que la musique appelle allargando ou plus retenue, ritenuto, accélérer en se faisant plus vive, badine, résolue ou agitée. Autant de tempos et de nuances affectives que de situations et de moments. Plus rarement, plaisir suprême, la vie joue rubato, enrobée et flottante, affranchie de toute rigidité métronomique, comme soudain un cheval ou une girafe vont l’amble au lieu de galoper ou de trotter.

La vie c’est du vivant qui se déplie et se rétracte, une suite mélodique de possibilités qui s’amorcent ou avortent, un tissu dont les points d’essor ou de déclin font toute la trame. Rien de tragique ni de dramatique. Ca s’en va et ça revient c’est fait de tout petits riens, ça se chante et ça se danse, ça revient et ça se retient comme une chanson populaire. En termes plus choisis on écrit : « La sagesse n’a pas à répondre de l’inquiétude abyssale de la Cause et du grand Pourquoi ».

La sinologie comme toute discipline intellectuelle, à force d’érudition et d’exégèse, produit un savoir qui oublie souvent de penser. Ce qui n’est pas le cas de F. Jullien qui depuis longtemps cherche, par une confrontation réflexive entre la pensée grecque et la chinoise, de nouvelles ressources conceptuelles.

Deleuze, sans être chinois, expliquait que le concept d’un oiseau n’était pas dans son genre ou dans son espèce mais dans l’agencement de ses postures, de ses chants et de ses couleurs.

Montaigne aussi, à sa manière, fut chinois dans sa vision de la vie « cette activité imparfaite de sa propre essence et déréglée ».

Arrivant au bord de la mer, Proust décrit ainsi cette infime et fantastique expérience : « Je fermais les yeux pour comprendre que c’était bien elle, cette plaintive aïeule de la terre poursuivant comme au temps qu’il n’existait pas encore des êtres vivants sa démente et immémoriale agitation ».

Le narrateur ferme les yeux, pour mieux voir, mieux sentir, mieux comprendre. Il n’est plus face à la mer, il la laisse voguer en lui et sa phrase comme une vague ne vient pas de lui mais de la mer elle-même, de son mouvement toujours recommencé.

La mer pas plus que le vent n’ont de commencement ni de fin. C’est sans doute la raison pour laquelle nous les aimons tant. Et le jour où nous aimerons la vie autant que la mer et le vent ou plutôt comme si elle était la mer ou le vent, peut-être redécouvrirons-nous la vie, commençant alors à respirer à partir des talons, comme le sage chinois, au lieu de respirer à partir de la gorge comme l’homme ordinaire.