Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

Le stress structurel tectonique


Il y a ce qui bouscule, ce qui inquiète et ce qui fait peur.   Aux yeux du monde, dans les rapports de force des marchés et des nations comme dans l’imaginaire politique d’environ 6,3 milliards d’individus non chinois, la Chine occupe les trois tableaux, parfois tour à tour, parfois simultanément. Elle bouscule, inquiète, fait peur.  Qu’elle nous bouscule est salutaire : cela nous donne la chance de réinventer nos modèles, de nous déprendre de nos certitudes, de décentrer notre pensée sans renoncer à ce qui nous constitue. Qu’elle nous inquiète est normal : notre rationalité critique s’interrogeant toujours sur la légitimité des pouvoirs, le sens caché des choses et la finalité de l’histoire. Qu’elle nous fasse peur est plus problématique : la peur est mauvaise conseillère car elle nous fait voir le loup plus gros qu’il n’est.  L’ intéressante synthèse publiée par le Figaro Enquêtes sous la direction de Patrick Saint-Paul avec le titre Faut-il avoir peur de la Chine ? est à cet égard symptomatique. La question décide déjà de la réponse.  Le dossier épingle un parfait échantillon des griefs, des incompréhensions, des frustrations ou des indignations assez communément partagés par le monde non chinois.     Cela va de James Fanell, expert américain du renseignement au sein de la flotte du Pacifique qui, citant les chiffres de l’International Institute for Strategic Studies ( IISS ) 396 navires de surface et sous-marins à la marine chinoise contre 283 à l’US Navy, prévoit « un désastre naval » si les Américains ne font rien pour rattraper leur retard…à l’écrivain Qiu Xiaolong, auteur de romans policiers à succès installé dans le Missouri dont l’inspecteur de police devient avec le temps de plus en plus cynique, qui déclare « Les Chinois ne lisent plus, ils sont trop occupés à faire de l’argent. Il n’y a plus guère de foi, excepté en ce que l’on peut gagner ». Entre l’expert américain et l’écrivain chinois on trouve dans l’inventaire du Figaro des points très documentés sur les 500 faux profils sur le seul réseau LinkedIn gérés par les services spéciaux chinois pour piéger leurs proies, le stakhanovisme des travailleurs du net, l’avidité énergétique du nouveau géant, l’urbanisation forcée qui passe par la confiscation des terres, le nationalisme comme nouvel opium du peuple et la remilitarisation qui l’accompagne, l’appropriation technologique comme arme fatale dans la guerre contre les Etats-Unis, la vassalisation des pays de l’Asean épinglée par le premier ministre malais, le surclassement de Harvard par Tsinghua pour la formation des futurs ingénieurs, le pouvoir d’attraction du modèle chinois sur les élites africaines, le contrôle social décuplé par les nouvelles technologies ainsi que le résume avec autant d’ingénuité que de fierté ce propos de la dircom de l’entreprise Yitu semblant oublier qu’elle s’adresse à un journaliste français « notre algorithme est le meilleur du monde, il peut reconnaitre un visage parmi un milliard en une seconde ! ».   Comment dès lors ne pas répondre oui, mille fois oui, à la question Faut-il avoir peur de la Chine ? Il est pourtant urgent de répondre non, mille fois non. De déminer les peurs en faisant précisément la part des choses entre ce qui nous bouscule, ce qui nous inquiète et ce qui nous fait peur.    « La Chine est devenue le plus grand protagoniste de l’histoire mondiale » avait l’habitude de dire Lee Kuan Yew, fondateur et dirigeant de Singapour mort en 2015. Protagoniste est le bon mot car un protagoniste n’est pas un ennemi ni même forcément un rival, il est juste un personnage ou un acteur de premier plan dans la construction de l’intrigue, son développement, ses rebondissements, ses aboutissements. Ainsi ramenée à son juste rôle de grand protagoniste, la Chine ne fait plus peur. Trois analyses de François Godement, Graham Allison et Renaud Girard ont l’immense mérite de calmer le jeu.  Le premier est conseiller pour l’Asie à l’Institut Montaigne : « La Chine s’affirme mais évite les conflits. Elle veut avant tout préserver son système de pouvoir et de gouvernement, accroître sa puissance et sa richesse mais pas forcément dominer le monde ». Le second est professeur émérite à Harvard : « De nombreux Américains se figurent que la prééminence économique est un droit inaliénable au point qu’elle fait désormais partie de l’identité nationale….Le but du piège de Thucydide n’est ni le fatalisme ni le pessimisme. Il s’agit de reconnaître le stress structurel tectonique que Pékin et Washington doivent maîtriser pour construire une relation pacifique ». Le troisième est grand reporter au Figaro : « Ce n’est pas de la Chine qu’il faut avoir peur mais de nos propres faiblesses, qu’elles soient politiques ( délitement de l’Union européenne ), sociales ( baisse du niveau de l’enseignement ) ou stratégiques ( désindustrialisation ) ». Pour maîtriser le stress tectonique, rien de pire que la peur. La seule chose que nous ayons à craindre est la crainte elle-même disait déjà Roosevelt en 1933. Connaissez-vous Qian Qichen et Qiao Ganghua ? L’un fut ambassadeur en Guinée au moment de l’indépendance et ministre des Affaires étrangères de 1988 à 1998, c’est lui qui sortit son pays de son isolement après la répression de Tiananmen et qui négocia la rétrocession à la Chine de Hongkong en 1997 et de Macao en 1999. L’autre parlait anglais, russe, japonais, français, allemand, étudia la philosophie à Tübingen, fut marié à l’interprète en anglais de Mao, c’est l’homme qui évita la guerre entre la Russie et la Chine, dirigea la délégation chinoise à l’Assemblée générale de l’Onu qui vit en 1971 son pays récupérer le siège occupé par Taiwan et qui rédigea avec Kissinger le rapport final des entretiens Mao / Nixon. Daniel Jouanneau leur rend hommage dans son Dictionnaire amoureux de la diplomatie. Sans leur subtilité, leur humilité, leur finesse, rien n’aurait été possible : ce fut leur manière de maîtriser le stress structurel tectonique de leur époque.  Deux autres inspirations utiles pour faire retomber le stress tectonique? L’intelligence de Richelieu « il faut être fort par raison non par passion ». Et l’humour de Henry Kissinger « il ne peut pas y avoir de crise la semaine prochaine, mon agenda est déjà plein ». 


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