Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

Le point Shanghai

Ying Yong le maire de Shanghai avait annoncé l’an dernier une augmentation du PIB de sa ville de 6,6 %. Celui-ci atteignait alors 3270 milliards de yuans soit 480 milliards $ pour un PIB par habitant ayant dépassé 20 000 dollars. Qu’en sera-t-il cette année ? 

Ying Yong et son successeur Gong Zheng n’ont pas encore rejoint le Collectif du Forum pour d’autres indicateurs de richesse (FAIR ) créé à l’initiative de l’économiste Jean Gadrey, du philosophe Patrick Viveret et de la sociologue Dominique Méda. Dans les vraies richesses que les membres du Collectif appellent de leurs voeux dans une tribune récente du Monde Se libérer du PIB pour mesurer ce qui compte vraiment, il y a certainement la littérature. Elle sert au moins autant que les statistiques économiques à comprendre le cours du monde. Ainsi de Shanghai l’impétueuse. Wang Anyi a consacré à sa ville un petit livre A la recherche de Shanghai aujourd’hui réédité en poche chez Picquier. 

On pense au Cygne de Baudelaire « Le vieux Paris n’est plus ( la forme d’une ville change, hélas ! plus vite que le coeur des mortels ) ». L’humeur élégiaque de l’auteure du Chant des regrets éternels, prix Mao Dun 2000, sa grande fresque qui racontait quarante ans de sa ville de 1945 à 1985, rend sa lucidité poignante. 

Une ville ce sont des visages, une langue, un climat, une ambiance, un esprit. Wang Anyi déplore que le wu, langue historique de la région, ressemble de plus en plus au pékinois, regrette aussi que les visages des citadins deviennent chaque jour moins expressifs et moins variés. Classique rançon de la modernité.

Dans la mémoire sensible de l’écrivain la ville sent le soja, le beurre de cacahuète, la crevette, l’amande grillée, la pastèque, le santal, la gomina et le tabac. Pékin a la sagesse froide et la majesté du ciel, Shanghai a le goût suave de la mer et de la terre mélangées, de l’eau douce et salée à la fois. Pékin est une ville-texte dont le sujet est la place Tiananmen, avec ses phrases développées autour d’elle, le Palais, les tours de guet, les temples et les lacs là où Shanghai est une ville-nombre formée de coordonnées et de codages numériques, ce qui explique que « la vie n’y colle pas à la peau, elle se conforme à la raison comme si son existence s’inscrivait sur une carte ».

Shanghai ne porte son nom actuel que depuis la dynastie Song au X ème siècle. En hibernation sous la Révolution culturelle car tenue pour le symbole du capitalisme étranger escorté par son cortège de crimes et de trahisons, la ville renaît avec les réformes de Deng Xiaoping pour devenir la ville-monde consacrée par l’Exposition Universelle de 2010.  

« Une pauvre petite ville de pêcheurs d’il y a quatre siècles, hissant le drapeau blanc dès le premier coup de feu de la guerre de l’opium ». Shanghai la pauvre, Shanghai la compromise. La force de Wang Anyi est de laisser penser que si sa ville est devenue ce qu’elle est c’est parce qu’elle commence ainsi, délestée de la pesanteur de l’histoire longue, dans la pauvreté et la compromission. 

La ville-monde est fille des marchands, des bandits, des voyous étrangers, des vagabonds, des aventuriers qui s’y sont croisés, ivres du même rêve de réussite et de prospérité. 

Si « mendiant qui mange des crabes morts » y est la pire des injures populaires, celle qui souligne le mieux la honte d’être pauvre, ce n’est par hasard. 

« Ne vous imaginez pas qu’avec ses platanes venus de France, Shanghai est une ville romantique » note l’écrivain.  

Impétueuse, chimérique, dure, courageuse, persévérante, pragmatique, frivole, candide, fruste, son esprit tient dans cette poignée de mots.

Impétueuse car happée par le grand large et l’aventure, chimérique car développée par des rêveurs sans terre, dure car consciente de la dureté de l’existence, courageuse car longtemps humiliée ou confisquée par des petits seigneurs ou des imposteurs cyniques, persévérante car longtemps déconsidérée par Pékin ville de la grandeur et de l’intelligence, frivole car fidèle à sa légende occidentale de plus grand bordel du monde, candide car portée par l’appétit d’ogre de ses enfants, fruste car irrévérencieuse et déracinée.


« L’existence ici est trop dure, tout est trop retentissant, il n’y a pas de place pour la sublimation » précise Wang Anyi. Faut-il donc ne pas sublimer pour réussir ? Les géographes vous diront que la ville a réussi par son climat subtropical humide et son site privilégié au confluent de deux rivières, dans le riche delta du Yangzi le troisième plus grand fleuve du monde après l’Amazone et le Nil, les économistes parce qu’on ne pouvait imaginer un lieu plus propice aux échanges, aux flux de capitaux de marchandises et d’idées. Economistes, géographes et historiens, si brillants soient-ils, passent à côté d’une idée simple : Shanghai est la ville où la sublimation est impossible. C’est pour cela qu’elle a à ce point réussi. Quand elle est trop dure la vie rend impossible le déplacement de la pulsion sexuelle vers un autre but. Acharné à vivre, on ne sublime plus. Réussir c’est sans doute pousser l’acharnement à vivre à un point démesuré. Appelons le le point Shanghai.

De la fin du XIX ème aux années 30, l’école des canards mandarins et des papillons fut un mouvement littéraire qui connut un grand succès. La nouvelle bourgeoisie de la ville était friande les amours compliqués ou impossibles entre un jeune homme doué mais socialement invisible et une jeune fille princesse riche et cultivée, évanescente et éplorée. Schéma narratif populaire et efficace reposant sur la mésalliance entre le canard et le papillon ! 

Le pont de la famille Lu, l’une des quatre histoires du recueil et sans doute la meilleure, semble relever de ce genre. Mais elle le transcende largement.

Shanghai n’est pas seulement la cupide la fruste la frivole et la frénétique : avec Wang Anyi elle retrouve toute sa capacité de sublimation.   

Une magnifique jeune fille de grande famille, maniant aussi bien le luth, la poésie Tang que le pinceau et les échecs, est enterrée vivante pour avoir eu l’audace de se fiancer en secret et de faire l’amour au jardinier de la maison. Sa famille construit un pont de pierre au-dessus de l’endroit de son supplice afin que les passants, la piétinant, continuent à humilier sa mémoire. Le pont de la famille Lu devient ainsi la tombe de la fille indigne. Mais avec la construction du pont tombeau commence le déclin des Lu et la malédiction. Les jeunes hommes empruntant le pont en tombent régulièrement, attirés par la beauté légendaire de la jeune morte. Et ceux qui n’en tombent pas tombent malades ou deviennent idiots. Un jour Mr Zhou, pauvre et vieux petit comptable d’une pharmacie, trébuche sur le pont. Il se croit appelé à son tour par l’amoureuse martyre, promu à la dignité des jeunes prétendants beaux et riches, mais c’est d’ une femme bien vivante qu’il va s’éprendre, Orchidée dit-elle s’appeler. Son amoureuse dont on comprend qu’elle est une courtisane au nom fatal disparaîtra très vite après l’avoir soigneusement détroussé, il en mourra de chagrin. La malédiction s’est reproduite. Elle ne sera brisée que par la démolition du pont, victime de la modernisation urbaine. Pourtant la pelleteuse qui creuse sous le vieux pont des Lu découvre, à la place de la princesse sacrifiée, une boîte en fer vide, aussi vide que la cassette du pauvre pharmacien. La princesse lettrée était-elle aussi une courtisane ? Le pharmacien est-il la réincarnation du jardinier ? La cassette est-elle vide pour nous rappeler la vanité de toute richesse matérielle et que notre seul trésor est la transmission des histoires qui font la culture ? Le pont est miné, la modernité passe, la légende demeure. 


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