Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

Le PCC et le case study

Mandarin : le mot discrédite aussitôt l’esprit ou la personne qu’il désigne, les faisant passer pour le comble de l’académisme, de la fatuité, de la connaissance inutile ou de l’arrogance universitaire. 

Proust parle des « vaines subtilités de mandarin déliquescent ». 

Et Simone de Beauvoir, pour qualifier la génération des intellectuels de gauche d’après-guerre, écrit dans Les Mandarins: « On nous croyait tous hautains, misanthropes et poseurs ».

L’empire chinois a duré grâce à ses mandarins. Et c’est en réinventant la formation des siens que le régime communiste chinois survivra.  

« Etre expert ne signifie pas être rouge mais tous les rouges doivent être experts » disait Deng Xiaoping, comprenant dès la mort de Mao que le parti communiste devrait sa survie à l’excellence intellectuelle de ses cadres.

Pas de modernité sans Etat fort. Mais pas d’Etat fort sans bureaucratie moderne. Appliquant la double leçon de Machiavel et de Weber, l’Etat chinois a entrepris depuis vingt ans de moderniser sa bureaucratie. 

C’est l’hypothèse de la stimulante enquête menée par Alessia Lo Porto-Lefébure, qui a enseigné à Tsinghua et à Columbia, dans Les mandarins 2.0.

L’arme fatale de la modernisation bureaucratique à la chinoise ?

Le MPA, Master in Public Administration. En introduisant en 1999 dans ses universités le MPA, ce diplôme d’inspiration américaine, le régime chinois a sauvé sa bureaucratie, assurant ainsi son propre avenir. La guerre sino-américaine fait rage et ce sont des élites souvent formées à même école qui la mènent.

Un bon agent de l’Etat est-il un fonctionnaire loyal ou compétent ? Toute administration, dès qu’elle prétend à la modernité, vous expliquera qu’elle a précisément formé ses fonctionnaires pour ne pas être confrontée à ce dilemme fatal. Dans les années les plus noires de Mao, le critère de sélection était exclusivement idéologique : le moindre fonctionnaire rouge était naturellement dix plus fois plus compétent que son collègue dont le rouge était un peu moins vif. La loyauté surclassait la compétence pour faire carrière et s’enrichir. Cette aberration devint plus difficile à tenir avec l’ouverture de la Chine après la mort de Mao. Successivement alignée sur l’école soviétique privilégiant les formations d’ingénieurs et de techniciens jusqu’à la rupture sino-soviétique des années 1960, puis massacrant sa propre classe intellectuelle sous la Révolution culturelle, la Chine se trouva contrainte, au risque de rater le grand bond en avant de la mondialisation, de former son élite à la modernité. Il fallut alors choisir un modèle : on opta pour le modèle américain tout en précisant qu’on lui donnerait des caractéristiques chinoises. Rivalité mimétique oblige. Et c’est ainsi, ou presque, que le MPA devint l’arme fatale qui sauva le parti communiste chinois.  

Harvard fut fondée en 1636, Tsinghua, la grande université chinoise en 1911. L’Amérique a sa Ivy League ( Brown, Dartmouth, Yale, Columbia, Cornell, Princeton, Harvard et Penn ) depuis 1954, la Chine a sa ligue C9 qui regroupe depuis 2009 ses 9 universités d’excellence : Bejing University, Tsinghua, University of Science and Technology de Hefei, Fudan University, Nanjing University, Jiao Tong University de Shanghai et sa petite soeur de Xi’an, Zhejiang University de Hangzhou et Harbin Institute of Technology. Mais il ne suffit pas de la jouer ligue contre ligue pour gagner : encore faut-il introduire les bons logiciels et bien former son corps professoral. Dans le rôle du bon logiciel donc, le MPA, et dans le rôle du bon corps professoral, les returnees, soit tous ces profs qui ont enseigné aux USA et qui sont rentrés au pays. Avec presque 40 millions d’étudiants dont presque 400 000 aux USA, l’intendance devrait suivre ! 



Douze ans après son introduction à Tsinghua, avec l’aide de Harvard et de la Ford Fondation, 146 universités chinoises proposaient un MPA. Formation pour les professionnels ayant au moins trois ans d’expérience dans le secteur public, le MPA chinois permet au régime d’augmenter considérablement l’efficacité de sa fonction publique.   

« La modernisation de la fonction publique est-elle un simple faire-valoir à destination de la communauté internationale ? Ou l’élément d’une stratégie active de maintien du régime ? » s’interroge Alessia Lo-Porto Lefébure.

Longtemps, entre 950 et 1905 exactement, l’administration chinoise fut soumise à l’institution d’un concours impérial à peu près inchangé pour recruter ses fonctionnaires. Pensée comme contre-pouvoir à l’aristocratie terrienne, la méritocratie mandarinale devint avec le temps le symbole du conservatisme politique. Certains historiens considèrent, qu‘avec l’effondrement de la dynastie Song à la fin du XIII ème siècle, le concours impérial avait déjà perdu sa vocation méritocratique pour devenir le rouage principal de la reproduction sociale, de la collusion des riches élites et le rempart institutionnel des valeurs conservatrices du confucianisme.

Jusqu’en 1860 ce concours sélectionnait des lettrés presque exclusivement sur leur savoir littéraire et philosophique et ce n’est qu’à la fin du XIX ème que le concours de recrutement des mandarins s’ouvrit à l’histoire et aux sciences naturelles, avant d’être aboli en 1905 par la dernière dynastie Qing, sous pression des réformistes qui le tenaient pour une survivance archaïque et le symbole de l’arriération du pays. 

Aujourd'hui l’avenir du parti communiste repose sans doute sur la méthode américaine du case study. Pour deux raisons, l’une méthodologique, l’autre pédagogique.

La méthode du case study est connue : elle apprend à articuler théorie et pratique, à analyser une situation en confrontant les points de vue, à contextualiser les informations, à bien raconter une stratégie pour mieux la critiquer, à formuler des hypothèses, à valider ou invalider les solutions proposées par des faits et des chiffres, à remettre en cause les postulats, à tester son pouvoir de conviction, la pertinence de son argumentation et la souplesse de son intelligence. 

C’est une méthode qui, partant du principe que tout sens est négociable, développe l’indépendance d’esprit, le sens critique et le goût de la dialectique en les confrontant à la complexité du réel.  

La raison pédagogique tient, quant à elle, au contenu des case studies à la chinoise : des sujets aussi délicats que les inégalités sociales, l’expropriation forcée et le relogement des populations, la précarité du travail, le dysfonctionnement du système fiscal, la privatisation des ressources énergétiques, la pollution ou la corruption. Une sorte de laboratoire miniature et encadré d’expérimentations sociales et démocratiques ! Ce qui ne veut pas dire que les nouveaux cerveaux de la fonction publique chinoise, avec leur double injection de MPA et de PCC, seront les vecteurs de l’innovation sociale et les agents de déstabilisation du régime. Tout semble pensé, au contraire, pour qu’ils soient les garants les plus fiables de la stabilité sociale du pays.   

« La bureaucratie consiste en fonctionnaires, l’aristocratie en idoles et la démocratie en idolâtres » notait le dramaturge irlandais George Bernard Shaw. La Chine est sans doute en train de réussir l’improbable réconciliation de la bureaucratie et de l’aristocratie. Au nom, bien sûr, de la modernité. 

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