Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

Le cygne et le fantôme

La Chine est son tourment et sa folie, sa mère et son destin, son enfance et sa consolation.

Né à Nankin en 1928, échappant de peu à l’âge de dix ans aux massacres commis par les Japonais dans la ville de son enfance, il s’exile à Taïwan de 1950 à 1974, puis dix ans à Hong Kong, enseigne aux Etats-Unis et retourne sur son île d’adoption jusqu’à la fin de sa vie il y a quatre ans.

A la Chine, son grand amour, il écrit en pleine Révolution culturelle « Es-tu ma honte ? Ma fierté ? Impossible à dire. Je sais que tu es encore vierge bien que violée mille fois ».

Ses frères d’exil et d’errance sont Qu Yan, poète de l’époque des Royaumes combattants, qui se jeta dans le fleuve après la défaite du royaume de Chu écrasé par les Qin, Victor Hugo, Li Bai, Ovide, Rilke, Ferlinghetti, Bob Dylan, Maïakovski.

L’histoire fait beaucoup de bruit, le poète, lui, préfère écouter ce que dit la pluie la nuit. Malgré le tumulte, la violence et le chaos, il continue à croire que la nuit est démentie par les étoiles.

« Venant troubler tout le détroit pourquoi le vent ce soir est-il plein de pressentiments et de souvenirs ? » écrit-il dans Non-berceuse.

Son pays le hante, tour à tour rêve, angoisse, déesse ou cygne noir. Il lui parle sans trêve comme à un amour perdu, impossible et portant toujours recommencé.

« Tu es un problème noyé dans la fumée de cigare des sinologues, on dit que tu as été abusée, droguée, disgraciée, plaquée, trahie, insultée, violée et reviolée, Chine ô Chine, tu me rends fou ». Ces vers de Percussions datent de 1966.

Son pays a beau avoir changé de visage, il l’aime comme Baudelaire aimait le vieux Paris. Il s’obstine dans l’amour autant que dans la solitude, vivant entre deux rives, entre île et continent, veilleur de nuit coeur tremblant jusqu’à l’aube, sachant bien que « la mort est la seule adresse permanente ».

Les artistes taïwanais qui se réclament du mouvement nativiste ne le trouvent pas assez taïwanais, la Chine continentale a tendance à le réduire à l’image bien sage du poète de l’exil.


Son poème Nostalgie fut ainsi cité par le premier ministre Wen Jiabao en 2003 aux Etats-Unis dans un discours appelant à la réunification de Taïwan et du continent. « La nostalgie a été une tombe plate, moi dehors, ma mère dedans, et maintenant la nostalgie est un mince détroit, moi de ce côté, le continent de l’autre ». On se souvient de Pompidou citant Eluard en1969 à propos de cette professeure de lettres condamnée pour détournement de mineur « moi mon remords ce fut la malheureuse qui resta sur le pavé, la victime raisonnable à la robe déchirée au regard d’enfant perdue, découronnée défigurée, celle qui ressemble aux morts qui sont morts pour être aimés ». On se souvient aussi plus récemment des vers chantés et presque dansés par la jeune poétesse Amanda Gorman le jour de l’intronisation de Joe Biden : « If we merge mercy with might and might with right, love will be our legacy ». Les mots de la jeune Amanda sont forts, presque trop, trop pensés ou trop sonores. Ceux du poète chinois n’ont jamais le son du tambour ou du clairon.

Ne pas haïr, ne pas se plaindre, se tenir droit au coeur du cyclone, il faut au moins cela pour écrire comme Yu Kwang-chung en pleine Révolution culturelle « la lune, oeil aveugle, furibond, fixe la nuit à travers les nuages échevelés poursuivis par le vent gémissant ».

Il est des moments dans l’histoire où l’histoire rendrait même la lune aveugle. C’est alors qu’il faut réapprendre, dans la pure tradition poétique chinoise, à se concentrer sur la chute d’une pomme de pin, sur la splendeur des ombres obliques, sur l’aboiement d’un chien insomniaque, sur le corps-à-corps d’un arbre avec le vent, sur les ailes de la buse burinées par les tempêtes mongoles, sur la vie infime et insouciante, sur l’écho léger du temps.

Il n’y a aucune noblesse dans l’exil et la souffrance est une muse trop facile. Il revient à chaque homme de remonter le fleuve du temps dans un long bras de fer avec le courant, seul, d’une solitude démesurée et obstinée. Mais il revient seulement au poète de demander « Si le temps est une longue rivière, les jours des rides sur l’eau, les années des vagues dans les grondements des flots impétueux, qui m’appelle doucement en amont ? »

Les âmes en colère, inquiètes ou indociles ne meurent jamais. Leurs voix sont étrangères aux oracles et aux prophéties, on dirait toujours qu’elles chuchotent ou murmurent, c’est en cela qu’elles sont si utiles à notre temps.

La voix de Yu Kwang-chung est de celles-là.