Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

Le Christ, un chemin de croix chinois

Dans sa bénédiction pascale urbi et orbi le pape a plus prié pour l’ile de Lesbos que pour la Chine. 

« Il est une contagion qui se transmet de coeur à coeur, c’est la contagion de l’espérance » a-t-il fortement déclaré. 

La bénédiction urbi et orbi est, par définition, universelle mais la géopolitique spirituelle papale semble plus concentrée. L’espérance est pour tous bien sûr mais pour le Vatican elle a ses priorités sociales : les pauvres, les migrants, les déplacés, les déclassés, les réfugiés, les enfants, les invisibles et les muets de notre histoire. Et ses priorités géographiques : l’île de Lesbos, les bidonvilles des mégapoles, les Syriens, les Yéménites, les Irakiens, les Libanais, les Palestiniens, les Ukrainiens, les Mozambicains, les Vénézuéliens. Le peuple chinois n'est pas cité, simplement dissout dans la population asiatique victime du coronavirus. Il aurait peut-être pourtant bien besoin d’un peu de cette espérance qui dépasse le seul horizon de la prospérité, de la grandeur nationale ou de la performance technologique.   

Moines franciscains envoyés au XIII siècle par le pape Innocent IV ou le roi Saint-Louis, Jésuites au XVI ème sous la houlette de Saint Francois Xavier puis Matteo Ricci, missionnaires lazaristes puis méthodistes au XIX ème, certains pensent que l’apôtre Thomas aurait pu voyager en Chine au premier siècle de notre ère et c’est un prêtre nestorien de l’Eglise syriaque qui est censé avoir édifié au VII ème siècle la première église du pays à Chang’an, capitale de la dynastie Tang : le Seigneur de la Vie a fait son chemin chez les fils du Ciel. Un chemin lent et difficile, entre tolérance, persécution et récupération jusqu’à la rupture de 1951 qui voit le nonce apostolique, représentant historique du Vatican à Pékin, se réfugier à Taiwan. 

Le Livre blanc sur les religions publié il y a deux ans par Pékin rappelle que « les croyants jouissent des même droits que les non-croyants sur les plans politique, social, économique et culturel » et que la Chine lutte uniquement contre toutes les formes de l’extrémisme religieux. 

Les Chrétiens, combien de divisons ? A chacun ses sources, à chacun sa foi. 144 000 lieux de culte officiellement enregistrés dont 6000 églises catholiques pour 60 000 temples ou lieux de réunion protestants, ces derniers étant deux fois plus nombreux que les mosquées ( 35 000 ), elles-mêmes plus nombreuses que l’ensemble des temples bouddhiques toutes écoles confondues, selon le Livre Blanc. 

L’université américaine de Purdue dans l’Indiana, a estimé, en l’absence de statistiques fiables et en spéculant uniquement sur l’évolution démographique qu’il y aurait 240 millions de chrétiens chinois en 2030. Le Pew Resarch Center de Washington estimait il y a dix ans leur nombre à 67 millions dont 59 millions de protestants. Washington les évalue à 5 % de la population, Pékin à deux fois moins. Les sources chrétiennes annoncent aujourd’hui 100 millions de fidèles et 200 millions de Bibles imprimées depuis 30 ans. Le Livre banc recense à peine 6 millions de catholiques pour un clergé de 8000 personnes et 38 millions de protestants pour un « personnel religieux de 57 000 personnes ».

Ce qui explique la variation des chiffres n’est pas forcément l’idéologisation des sources : entre ceux qui n‘osent pas déclarer leur foi, ceux qui pratiquent en cachette, les non-baptisés qui ne sont pas enregistrés, les mineurs qui n’ont pas le droit de rentrer dans les églises et la guerre des chiffres et des postes entre l’Eglise souterraine et l’Eglise officielle incarnée par l’Association catholique patriotique de Chine créée sous Mao, la comptabilité des âmes saintes est complexe.

Un chercheur de Hongkong a recensé récemment 99 évêques actifs en Chine dont 79 évêques officiels et 29 clandestins ( 120 évêques actifs en France ). Officiellement les relations entre le Vatican et Pékin sont à la détente. En septembre 2018, le pape a reconnu sept évêques précédemment excommuniés car nommés par Pékin sans l’accord du Vatican, ce qui fit crier à la trahison Joseph Zen, le cardinal et évêque de Hongkong. L’accord Vatican-Pékin stipule qu’en échange de la récente réintégration papale des sept anciens excommuniés, les prochaines nominations d’évêques se feront sur proposition de Pékin mais que le pouvoir de choisir reviendra au pape. En août 2019, par stricte application de l’accord, deux évêques proposés par Pékin ont eu l’aval du Vatican, Mgr Stefano Hu Hongwei à Hanzhong dans le Shaanxi et Mgr Antonio Yao Shun pour le diocèse de Jining en Mongolie-Intérieure. 

La construction de la théologie chrétienne chinoise doit s’adapter aux conditions nationales et être compatible avec le chemin du socialisme pense-t-on à l’Administration d’Etat pour les affaires religieuses. Il faut négocier avec la Chine, pense-t-on au Vatican,  pour protéger tous les chrétiens, réconcilier les Eglises divisées, ne pas laisser la voie libre aux seuls évangélistes, souvent à la solde de la Corée du Sud ou des Etats-Unis, et qui submergent de plus en plus les catholiques. 

Pendant ce temps sur le terrain la réalité s’est durcie. 41 articles ont été récemment adoptés pour renforcer le contrôle administratif et juridiques des groupes religieux. L’article 5 demande aux religieux  « d’adhérer à la religion chinoise et d’appliquer les valeurs fondamentales du socialisme » ou encore, selon l’article 17, les invite à « éduquer les citoyens religieux à soutenir la direction du Parti communiste chinois ». 


Comment croire à la fois en Dieu et en César ?  

Le pasteur Wang Yi a essayé. Il a même inventé la désobéissance fidèle pour cela. Une doctrine formalisée dans la lettre écrite à sa communauté et diffusée deux jours après son arrestation en décembre 2018 à Chengdu, capitale du Sichuan, à la sortie de son église. Thoreau avait la désobéissance civile, Gandhi la non-violence active, Wang Yi la désobéissance fidèle. Seul Gandhi a réussi. Wang Yi ne s’est pas cru plus fort que le pouvoir chinois, son erreur fut de se croire plus fort que la contradiction des Evangiles : « Nul ne peut servir deux maîtres à la fois. Ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera l’un et méprisera l’autre ». Samuel et Ezéchiel avaient déjà prévenu. Dieu ou Mamon, l’Éternel ou le Veau d’or, la vérité ou le monde. Corrélation impossible. 

La désobéissance fidèle est intenable car dans le même geste elle reconnaît l’autorité du pouvoir tout en sapant sa légitimité. 

La doctrine de Wang Yi est théologiquement rusée. Elle consiste à se soumettre tout en discréditant spirituellement le pouvoir auquel elle prétend se soumettre. « Je respecte les autorités que Dieu a établies en Chine car Dieu élève les rois et dépose les rois » écrit-il dans la lettre testament adressée à ses fidèles. 

Mais elle est aussi naïve : « Je ne crains aucun pouvoir social ou politique car mes actions ne visent ni n’espèrent aucune transformation sociale ou politique mais la seule transformation des coeurs et des âmes ». Quel pouvoir ne sait pas que la transformation des coeurs et des âmes est de loin la plus subversive ? Wang Yi, activiste subversif ? Espion au service des évangélistes américains ? Ame perdue et manipulée ? Pasteur apocalyptique assoiffé de pouvoir et de gloire ? Grande conscience de la dissidence ? Faux théologien ? Jeanne d’Arc sans armée ? 

Wang Yi a été condamné, un an après son arrestation à Chengdu, à 9 ans de prison. Ses derniers mots anticipaient son sort « Je violerai avec joie toutes les lois qui violent les lois de Dieu… Je vais purger ma peine mais je ne servirai pas la loi. Je serai exécuté mais je ne plaiderai pas coupable ». Il n’a pas été exécuté et son épouse a été libérée en juin 2019.

Il faut se dépouiller de la royauté imaginaire du monde, alors on a la vérité du monde, pensait Simone Weil.  

La désobéissance fidèle a perdu la bataille. Tout le monde n’a pas le force de Gandhi. Et tous les pouvoirs n’ont pas la même inflexibilité que le pouvoir chinois.

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