Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

Le Cardinal, le loup et la gouvernance mondiale

Au mois d’avril 979 trains de marchandises sont partis de Chine à destination de l’Europe, un nouveau record mensuel. 

Il y a 50 ans le premier satellite chinois était lancé et l’année prochaine le Parti communiste aura 100 ans, record mondial de longévité au  pouvoir. 

Messieurs Vucic, Pahor, Vizcarra, Lungu, Kaboré, Tokaiev et Rajoelina, respectivement présidents de la Serbie de la Slovénie du Pérou de la Zambie du Burkina Faso du Kazakhstan et de Madagascar ont, dans les derniers jours, rejoint le long cortège des chefs d’Etat ayant rendu hommage à la Chine pour son aide décisive dans la maîtrise de la pandémie. 

Dans « La diplomatie du loup combattant », la dernière enquête de Brice Pedroletti et Frédéric Lemaître, les deux correspondants du Monde rapportent qu’au 16 avril Xi Jinping s’était entretenu avec 36 autres dirigeants. 36 pays sur 193 Etats membres de l’ONU, cela laisse penser qu’à ce rythme il suffirait au président chinois d’une petite quinzaine de jours supplémentaires pour faire un point avec tous les dirigeants de la planète.

On sait que la Chine ambitionne de piloter la réforme de la gouvernance mondiale. Sa maitrise de la pandémie lui donne une nouvelle longueur d’avance. Mais comment peut-elle parvenir à ses fins si elle applique la politique du loup combattant ? Ce n’est pas le loup qui est valorisé dans le bestiaire politique de Machiavel mais le lion et le renard pour leur force et leur ruse. Tout pouvoir cherche à tirer avantage d’une situation. « Il faut tenter d’agir à chaque fois que l’on pense pouvoir tirer profit, même en cas d’échec de la tentative » note le Cardinal de Retz dans ses Mémoires publiés en 1717, quarante ans après leur rédaction. Et si l’un des trois grands mémorialistes du Grand Siècle français nous éclairait sur la nouvelle géostratégie chinoise ? 

Prenons trois des principes politiques du Cardinal.

On ne sort de l’ambiguité qu’à ses dépens ( 1 ). Ce qui fait croire à la force l’augmente ( 2 ). Les scrupules et la grandeur ont été de tous temps incompatibles ( 3 ). 


Le premier principe, la Chine s’en est affranchie, certains idéologues allant même aujourd’hui jusqu’à promouvoir une nouvelle civilisation spirituelle sous l’égide du PCC. Un non-sens beaucoup moins drôle que ceux des films de Blake Edwards, personne n’ayant oublié que tout parti communiste est athée. Aussi absurde que lorsque l’Etat du Missouri décide d’attaquer en justice le gouvernement chinois et le Parti communiste pour crime de masse à cause de leur gestion politique de l’épidémie !

Le deuxième principe, celui qui fait croire à la force l’augmente, fonctionne à plein régime. En étant le premier pays du monde touché par l’épidémie et le premier à la maîtriser, la Chine a gagné la mère de toutes les batailles : elle a triomphé de la mort. Avant tout le monde. Cela lui a donné une aura incomparable. Ce simple fait, même si nous savons les sacrifices et les occultations qu’il recouvre, lui a ouvert la voie royale de la reconnaissance compassionnelle. Mais à force de trop exploiter cette forme inédite de reconnaissance, elle risque d’en perdre les bénéfices. Chaque fois qu’elle se montre critique, accusatrice, intimidante avec les autres puissances, elle augmente son pouvoir de répulsion. C’est exactement ce qui se passe quand elle se permet de critiquer les défaillances du sytème de santé français et la lâcheté de certaines administrations, quand elle accuse ou laisse accuser par ses partisans les USA d’avoir importé le virus à Wuhan, laissant ainsi planer le doute donc l’angoisse sur l‘hypothèse d’une guerre bactériologique. 

C’est ce qui se passe encore quand elle resserre son étau sur Hongkong ou bombe le torse en renforçant ses manoeuvres et ses démonstrations de force en Mer de Chine. Dans Une humble cavalcade dans le monde de demain Alain Minc notait que l’impérialisme chinois était pacifique jusqu’au jour où il buterait sur la résistance de Taiwan. 

La grandeur de la Chine s’affranchit aujourd’hui de plus en plus de tout scrupule, confirmant ainsi le troisième principe du Cardinal : « Les scrupules et la grandeur ont été de tous temps incompatibles ».

La fierté nationale est légitime mais pas l’orgueil étatique. La compétition est légitime mais pas le discrédit des rivaux. 

La confiance en soi est légitime mais pas le mépris des valeurs étrangères. Le ré-équilibrage des rapports de force est légitime mais pas la gouvernance mondiale revue et corrigée par les critères chinois. Le multilatéralisme ne survivra que si toutes les puissances du monde respectent ces quelques principes élémentaires. 

Il y a plus inquiétant. Dans sa volonté frénétique de réparer l’Amérique après l’épidémie, Donald Trump risque bien de faire monter encore les enchères dans la guerre sino-américaine. L’aubaine est trop belle. Ridicule mais trop belle. L’institut Pew Research Center de Washington rapporte que presque 70% des Américains auraient désormais un jugement défavorable de la Chine ( contre 47 % en 2018 ).

L’aveuglement respectif des deux puissances mondiales, rivalisant de mauvaise foi, pourrait donc confirmer un quatrième principe du Cardinal : « Ils voulurent tous la guerre parce qu’aucun d’eux ne crut pouvoir faire la paix ». D’autant plus qu‘aucune puissance régulatrice ne semble suffisamment forte ou suffisamment résolue pour imposer son arbitrage et faire baisser la tension. L’Europe ? 

« La vérité jette, lorsqu’elle est à un certain carat, une manière d’éclat auquel on ne peut résister ». Considérons ce principe comme le cinquième du Cardinal. Quelle grande puissance peut prétendre à cet éclat dans le nouvel ordre mondial bipolaire qui se dessine avec ses nouveaux cercles de puissances amies ou affidées ? Cette manière d’éclat serait pourtant très précieuse pour qu’à la guerre des tranchées du confinement ne succède pas l’ensauvagement général.  

Les Mémoires du Cardinal de Retz ont un sous-titre : « Concernant ce qui s’est passé de plus remarquable en France pendant les premières années du règne de Louis XIV ». En ces années-là, le Grand Siècle français triomphait. Et si nous préparions sérieusement un nouveau Grand Siècle mondial ?

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