Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

La traduction, cette folie douce

La nature a horreur du vide. Le principe d’Aristote fonctionne aussi souvent pour la traduction.   

Transcription n’est pas encore traduction et c’est dans cet écart que la traduction devient généralement trahison. Surtout quand il s’agit d’un poème, comme si le genre poétique autorisait, au nom de la muse, tous les délires ou a minima les plus grands écarts sémantiques. 

Eliot Weinberger, poète américain, fit il y a quarante ans, une brillante démonstration des douces folies que cache l’art austère de la traduction. Elle s’appelle 19 manières de regarder Wang Wei. Ces 19 regards sont 19 traductions différentes en anglais, français, allemand ou espagnol. 

Wang Wei occupa de hautes fonctions dans l’administration impériale, passa la fin de sa vie à Chang’an, l’actuelle Xi’an et y mourut en 761. On le considère comme l’un des plus grands poètes et peintres de la dynastie Tang. 

Le titre du poème que l’écrivain et essayiste américain met à la torture est Lu Zhai soit un toponyme signifiant littéralement le bosquet ou le clos au cerfs. 

On peut y voir une référence au Parc aux cerfs de Sarnath en Inde du Nord, aujourd’hui dans l’Etat de l’Uttar Pradesh, l’endroit où Bouddha eut la révélation des quatre nobles vérités qui allaient devenir le coeur de son enseignement. 

Traduit caractère par caractère le poème de quatre vers se transcrit ainsi : Vide montagne pas voir gens mais entendre gens mots résonner, ombre retournée entrer profond forêt, de nouveau briller vert mousse au-dessus.

Sachant que ombre retournée est à l’époque une figure classique pour désigner la lumière du soleil couchant, on voit aussitôt le décor : dans une montagne déserte où l’on entend le son lointain de voix humaines, le soleil couchant vient percer la forêt profonde et donner à la mousse un dernier éclat vert. C’est tout, aucune autre précision de lieu ni de temps, on se sait pas qui parle ou assiste au spectacle. 

Mais voir le décor n’est pas comprendre la scène. A partir de là il y a deux dérapages possibles qui sont comme les deux maladies chroniques de la traduction. La première frappe les traducteurs obsédés par l’agencement du décor, la seconde ceux hantés par le sens de la scène. Pour les uns le décor n’est jamais assez beau, pour les autres la scène n’est jamais assez intelligible, le point commun entre ces deux tribus étant de vouloir améliorer l’ordinaire, autrement dit de mettre du beurre dans les épinards. Il y a le beurre doux du son et le beurre salé du sens. Certains traducteurs ajustent l’intelligible au sensible en accordant le sens au son et à la musique du texte, les autres cherchent obstinément le sens, quitte à le forcer, sous le rythme et la mélodie. Dans tous les cas ou le beurre fait oublier le goût des épinards ou les épinards ne sont plus des épinards. Bref, l’enfer de la traduction. 

Le premier vers du poème de Wang Wei résume parfaitement l’affaire du beurre dans les épinards. Rappelons sa transcription littérale caractère par caractère : montagne vide pas voir gens. Sa traduction qui semble pourtant évidente est un concentré d’illusions qui sont autant d’erreurs de perspective. 


Illusion cartésienne du traducteur qui doute de la fiabilité de ses sens « Il semble n’y avoir personne sur la montagne vide ».

Pourquoi mettre du Descartes dans la tête d’un poète bouddhiste ?

Illusion romantique tendance métaphysique avec « Dans la montagne tout est solitaire ». Pourquoi convertir le pauvre Wang Wei en Chateaubriand précoce des forêts chinoises ? Illusion écologique tendance radicale avec « Au plus profond de la montagne sauvage où personne ne vient jamais que très rarement ». Pourquoi vouloir que ce qui est tout bêtement vide devienne sauvage et profond ? 

Illusion du chasseur tendance ermite dans « Pas de trace d’homme dans la montagne solitaire ». Qu’apporte la trace à l’homme et pourquoi élever à la condition d’homme le collectif indifférencié des gens tout en prêtant à la montagne l’étrange sentiment de la solitude ?

Illusion mystique tendance touristique avec « Elles semblent si seules les collines il n’y a personne en vue là-bas ». Pauvre montagne vide qui se multiplie ici par l’opération de la sainte traduction pour devenir des collines qui se plaindraient presque de leur triste sort !

A chaque fois on sature le décor, on symbolise, on analogise, on romantise, on mondanise. A trop montrer sa science des mots, on perd la saveur des choses. 

Rien n’est plus difficile que d’entrer dans la pensée d’un autre. Mais il est plus difficile encore d’en sortir : une fois entré, s’abandonnant au plaisir de maîtriser la langue de l’autre, on s’y sent bien, on y creuse son terrier, approfondissant le trou, embellissant les galeries, améliorant leurs connexions. Tous nos biais cognitifs, sensibles ou intellectuels, s’y engouffrent joyeusement. On croit éclairer le trou, on l’obscurcit. Il faut donc en sortir au plus vite pour faire son petit trou à soi. Ne pas devenir la taupe qui à force de creuser la pensée de l’autre s’aveugle toujours un peu plus mais rester le furet débusquant le lapin. Vite, il faut un autre poème qui a germé dans la terre du premier mais qui fleurit différemment pour ne pas avoir à retoucher la couleur des fleurs du précédent.    

Même François Cheng s’y prend à trois fois pour traduire le premier vers de Wang Wei. « Montagne déserte, personne n’est en vue » écrit-il en 1977. Il se corrige en 1990 pour dire « Montagne vide, plus personne en vue ». Et se reprend encore une fois en 1996 : « Montagne déserte, plus personne en vue ». Hésitation donc entre le vide et le désert comme sur la place de l’homme : a-t-il définitivement renoncé à la montagne pour redescendre dans la plaine y vivre sa vie prosaïque de paysan ? S’est-il égaré sur le chemin de l’illumination avant de parvenir au nirvana, ce que laisserait supposer le deuxième vers précisant qu’on entend encore résonner des échos de voix au loin ? 

« Montagnes vides : personne n’est vu. Pourtant - entends - sons humains et échos. La lumière du soleil qui revient entre dans les bois sombres, brillant de nouveau sur la mousse verte, au-dessus ». 

Des 19 jeux avec Wang Wei l’essayiste américain préfère cette version du poète Gary Snyder qui fut l’ami de Ginsberg, Ferlinghetti et Kerouac, familier du zen japonais qui arpenta longtemps les forêts américaines comme bûcheron, guetteur d’incendie ou ermite voyageur. Snyder ne cherche ni à embellir le décor ni à forcer le sens de la scène. Il ne donne au texte chinois ni l’extrême-onction d’un sens définitif ni le costume de parade poétique. Déposant les armes du langage au pied de la montagne, il lui rend sa beauté qui n’appartient à personne. On devrait toujours s’égarer dans la nature avec un petit rouleau de Wang Wei et de Gary Snyder. 

- ST21 -

31 Avenue de Ségur 75007 Paris France

01 74 64 79 37

contact@sinocle.info

Mentions Légales / Crédits 

本网站部分图片来自网络,请图片版权拥有者与我们联系。 

©SINOCLE  Tous droits réservés 2020

  • 白色的Twitter圖標
  • 白色的Facebook圖標
  • 白LinkedIn圖標
  • 白色的Instagram圖標