Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

La jeune comptable et le capitalisme numérique

Elle a 33 ans et vit seule. Elle est comptable à Pékin. 

Avant le virus elle se contentait de Weibo, WeChat et elle s’autorisait TiKToK, avec sa panoplie de jeux et de vidéos courtes, uniquement le week-end. Une femme sérieuse et consciencieuse Zhang Xiaojing.

L’entreprise ByteDance, dont TiKToK est l’une des applications fétiches, vient de lancer une campagne de recrutement de 10 000 personnes pour renforcer les 60 000 salariés qu’elle compte déjà. Depuis le confinement le temps quotidien passé sur TiKToK par les jeunes Chinois serait de 7 heures et demie par jour et l’application aurait désormais 800 millions d’utilisateurs actifs, devenant au premier trimestre l’application la plus téléchargée dans le monde.

On trouve tout chez ByteDance, des solutions business to business, des jeux vidéos, des vidéos courtes, des cours en ligne, des banques numériques, des agrégateurs de médias….  

Les revenus de l’entreprise créée en 2012 sont évalués à 11 milliards de dollars en 2019 dont 80 % viendraient de la publicité. Certains analystes estiment sa valeur financière à 100 milliards de dollars. Mais on sait aussi peu de choses sur la rentabilité de ses nombreuses filiales avec leurs légions d’applications que sur le bonheur de Zhang Xiaojing.

Le capitalisme numérique dont Daniel Cohen pronostique l’avènement dans la foulée du coronavirus, rendra-t-il Zhang Xiaojing plus heureuse ? Qui sait ? Pour l’instant elle se moque bien de savoir que Washington considère son supermarché d’applications fétiches, susceptible de capter les données personnelles de tous ses utilisateurs, comme une menace potentielle contre la souveraineté américaine.

La tiktokisation du monde est en marche. Profitant de l’isolement circonstanciel des corps, elle a agrégé les esprits. La démultiplication psychique de chaque cerveau vient joyeusement compenser sa triste limitation à un seul corps. Je suis seul mais je suis légion. Je suis limité mais je suis infini. Les potentialités de mon esprit sont-elles pour autant décuplées ? Mon expansion psychique en surface contribuera-t-elle à changer l’ordre des mes représentations et de mes désirs ? La tiktokisation du monde inaugurera-t-elle une nouvelle ère ? Ou exacerbera-t-elle les bons vieux démons de l’ancien monde, consumérisme, court-termisme, productivisme ? 

La jeune comptable a ajouté récemment à sa panoplie ByteDance deux applications de rencontres en ligne : Momo et Tantan. Elle aime Tantan, le Tinder chinois, pour sa simplicité : on balaie vers la droite quand on est intéressé par le profil, vers la gauche dans le cas contraire. Les distances de la proie sont rapportées aux profils et aux centres d’intérêts du prédateur dont l’identité est protégée. 

« Je discute seulement avec les personnes avec qui je suis jumelée ». Alors seulement elle décide d’aller plus loin, plus loin jusqu’où, l’histoire ne le dit pas. La marque Tantan a été créée en 2014 à destination des étudiants et des cols blancs, depuis le virus a fait exploser le nombre de ses utilisateurs, le volume de ses messages et le temps passé en sa précieuse compagnie. 

L’industrie chinoise de la rencontre en ligne qui représentait moins de 600 millions de dollars l’an dernier devrait gagner 1,5 milliards de yuans cette année pour atteindre presque 6 milliards de yuans en 2020 selon IResearch Consulting Group. La même source estime que 30 % des hommes et 41 % des femmes sont passés, depuis le début de l’année, de l’activité en ligne à la rencontre en ligne : une formidable extension de marché pour les applications.


Le marché des amants et des maris est en plein boom. Le capitalisme numérique pourrait bien résoudre l’angoissant et endémique problème démographique des hommes laissés de côté. C’est ainsi qu’on estampille les célibataires, quand on ne les surnomme pas les hommes clous ! Le ratio démographique du rapport homme-femme était de 136 hommes pour 100 femmes pour la génération née dans les années 80, de 206 hommes pour 100 femmes pour la génération 1970. Il serait stabilisé aujourd’hui autour de 105 hommes pour 100 femmes.

Résultat : environ 30 millions d’hommes de plus que de femmes en âge de se marier, selon l’Académie chinoise des sciences sociales. 

La jeune comptable de Pékin a donc le choix. Une inconnue de taille cependant : elle ne dit pas le niveau de salaire qu’elle attend, exige ou espère de son futur mari. Il y a 4 ans une enquête du site de rencontres Zhenai évaluait à 67 % la part des femmes exigeant un salaire entre 5000 et 10 000 yuans pour l’homme de leur vie. Espérons que Tantan aidera Zhang Xiaojing à trouver l’homme qui pourra lui acheter une Tesla sur Tmall. C’est désormais possible depuis le 21 avril : le constructeur américain dont les voitures représentent déjà 30 % des voitures électriques vendues en Chine espère ainsi doper les ventes de ses modèles dont sa toute nouvelle usine de Shanghai devrait produire 150 000 voitures par an. 

Le PIB chinois a chuté au premier trimestre 2020 de 6,8 % selon les chiffres officiels du Bureau d’Etat des statistiques pour tomber à 20 650 milliards du yuans soit 2910 milliards $. Avec Tmall et TiKToK le capitalisme numérique semble avoir de beaux jours devant lui. D’autant qu’il pourrait avoir bientôt sa monnaie numérique : à l’initiative de la Banque populaire de Chine des premiers essais de monnaie numérique sont à l’étude à Shenzhen, Suzhou, Chengdu et Xiong’an. Une seule certitude : le prochain virus ne passera pas par les billets de banque échangés. Ce jour-là Zhang Xiaojing aura sans doute trouvé un mari.

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