Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

La guerre des capitalismes

L’Occident produisait 56 % du PIB mondial en 1970 et l’Asie ( Japon compris ) 19 %. En 2016 le rapport était de 43 % pour l’Asie et 37 % pour l’Occident. Pendant ce même petit demi-siècle le PIB mondial passait de 22 000 milliards $ à 105 000 milliards et la population mondiale de 3,5 à plus de 7 milliards.

Cette statistique rapportée dans Le capitalisme sans rival ( paru sous le titre Capitalism alone aux Presses universitaires de Harvard ) par Branko Milanovic, senior scholar au Luxembourg Income Study Center qui fut longtemps économiste en chef de la Banque mondiale a 4 ans déjà.

Et chaque année qui passe l‘écart se creuse davantage : l’Occident ne régresse pas mais il recule et avec lui le moteur de son développement, le capitalisme méritocratique libéral.

Face à lui un nouveau concurrent : le capitalisme politique dont la Chine est, depuis l’ère Deng Xiaoping, le leader incontesté. 

Voilà la stimulante hypothèse de Branko Milanovic. La guerre sino-américaine ne serait ainsi que le début de la confrontation entre capitalisme méritocratique libéral et capitalisme politique.     

On reconnaît le capitalisme politique à trois critères : une bureaucratie et une technocratie puissantes, l’absence de l’Etat de droit et l’autonomie de l’Etat, signifiant par là que malgré la liberté d’entreprendre accordée au secteur privé celui-ci n’impose pas ses préférences politiques à la puissance publique.

Depuis l’ouverture de la Chine sous Deng la métaphore de l’oiseau en cage dont on attribue la paternité à Chen Yun, père du premier plan quinquennal chinois, illustre la pensée économique à l’origine du miracle économique du pays. Contrôlé trop strictement le secteur privé finira par dépérir comme un oiseau dont la cage serait trop petite mais laissé trop libre il finira par s’envoler. Il faut donc que le secteur privé jouisse d’une grande et belle cage.

D’une main l’Etat crée les conditions pour laisser le secteur privé se développer à sa guise car lui seul est créateur de richesses mais, de l’autre main, il fait tout pour limiter son rôle politique. On comprend ainsi le sort des milliardaires chinois : estimés à 415 individus dans la dernière édition UBS/ PwC pour une fortune cumulée de 1680 milliards $, ils ne pèsent presque rien dans la transformation et les mutations du pays. Leur force de frappe financière n’a pas de puissance politique car dans le capitalisme politique la bureaucratie est beaucoup plus importante que dans le capitalisme libéral. Ce qui fait dire à Branko Milanovic que la classe capitaliste chinoise reste, selon le lexique marxiste, une classe en soi sans avoir les moyens de devenir une classe pour soi, c’est-à-dire consciente d’elle-même et de ses intérêts communs donc capable de transformer l’organisation sociale et politique à son avantage.  

Si les milliardaires chinois ne sont pas plus puissants aujourd’hui que les riches marchands de la dynastie Song au XI ème siècle c’est parce que l’Etat n’a jamais dérogé à sa vocation de contrôle du pouvoir des marchands et de l’argent. Dans le modèle chinois l’Etat favorise la prospérité individuelle mais bloque toute possibilité de transformation sociale et politique du pays par l’élite marchande ou capitaliste. Autrement dit, jusqu’à preuve du contraire, la ploutocratie ne produit pas d’oligarchie. 



D’autant que, selon les bons principes du légisme, le pouvoir politique pratique avec ses riches sujets la stratégique distribution de châtiments et de récompenses. « Pour neuf sujets qu’il châtie un vrai monarque n’en récompense qu‘un seul alors qu’un souverain moins puissant en condamnera sept pour trois qu’il honorera » lit-on dans un texte classique du légisme. Ainsi de rares entrepreneurs privés à l’origine d’immenses fortunes sont-ils les héros du régime tandis que leurs pairs, bien plus nombreux, sont soumis à une stricte allégeance quand ils ne sont pas tout simplement victimes de la guerre anti-corruption. 

Mais la guerre anti-corruption dans le capitalisme politique n’est pas, comme on l’analyse souvent, la méthode la plus sommaire que le clan au pouvoir à Pékin utilise pour éliminer ses rivaux. Elle est l’élément régulateur du régime économique et social. 

Nul ne doit s’illusionner sur le but de la guerre : il ne s’agit pas d’éradiquer la corruption mais simplement de ne pas la laisser déborder. Car, dans le capitalisme politique, le pouvoir se légitime et se maintient à deux conditions : garantir un taux de croissance élevé et stabiliser la corruption à un niveau acceptable, comme on maintient un fleuve dans son lit pour éviter ses crues dévastatrices.  

Minxin Pei a bien expliqué dans China’s crony capitalism que si la Chine maoïste ne connaissait pas la corruption ce n’était parce que le grand Timonier était incorruptible mais pour des raisons plus structurelles. Primo : les fonctionnaires locaux étaient encore sous surveillance de leurs administrés et vivaient dans la peur permanente de la délation et de la purge. Secundo : la pauvreté était telle que les biens désirables susceptibles d’octroyer des privilèges ou des marchés n’existaient même pas ; c’était l’époque bénie où les primes et les avantages se négociaient en nature sous forme de voitures de fonction, de logements plus spacieux ou de produits alimentaires plus frais. Tertio : le pays, alors totalement isolé du monde, à l’écart de toute intégration sociale et économique internationale, n’offrait aucune chance de transférer de l’argent à l’étranger. Pas de comparaison pas de rivalité mimétique ni de jalousie aurait dit Rousseau, pas de classe de loisirs, pas de consommation ostentatoire aurait ajouté Veblen. 

« Deux grosses montagnes pèsent sur le peuple chinois : l’impérialisme et le féodalisme. Le Parti communiste chinois a décidé depuis longtemps de les détruire » dit Mao en1945 inaugurant le VII ème Congrès du Parti. Depuis le parti est resté la colonne vertébrale du pays mais il changé de vocation : il est devenu la courroie de transmission du capitalisme.  

Obsédés par leur propre modèle de développement et par la prophétie marxiste de l’effondrement du capitalisme les Occidentaux n’ont pas compris le vrai rôle du communisme dans les pays en voie de développement. L’ex économiste de la Banque mondiale est très clair : « Le communisme est un système social qui a permis aux sociétés arriérées et colonisées d’abolir le féodalisme, de regagner une indépendance économique et politique et de bâtir un capitalisme endogène ». Soit le même rôle que la bourgeoisie dans les sociétés développées.

Excepté la Corée du Nord, la Chine n’a pas d’allié dans le monde. Elle se cherche donc des pays partenaires dont elle fait en fonction de leur niveau d’endettement, de leur maturité politique et de leur capacité de production, des pays liges, des pays amis ou des pays relais, utiles à son lobbying mondial. 11 pays dans le monde correspondent à ce jour aux critères du capitalisme politique définis par Milanovic : 5 en Asie ( Chine, Vietnam, Laos, Malaisie, Singapour ) 6 en Afrique ( Algérie,Tanzanie, Angola, Bostwana, Ethiopie, Rwanda ). Soit 24 % de la population mondiale et 21 % de la production mondiale. 

« Les capitalistes nous vendront la corde avec laquelle nous les pendrons ». Lénine aurait-il pu imaginer qu’un jour le capitalisme politique finirait par pendre le capitalisme méritocratique libéral ?  Economiquement aucun des deux rivaux n’aurait intérêt à cette pendaison. 

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