Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

La désolation et la tendresse

La Chine avance à grands pas vers l’informatique quantique.

Pourquoi donc lire encore aujourd’hui de vieux Chinois qui ont écrit neuf cents ans avant Ronsard ? Pour au moins trois raisons : ils nous rappellent à quel point le règne humain partage sa souveraineté avec le règne des oiseaux, des fleurs, de l’eau, de la terre, des pierres, des arbres, des astres et de la lune ; ils ont la jeunesse de ce qui surgit car ils cherchent à saisir la vie même dans son principe, son mouvement et son abondance ; et ils vivent moins pour être sage que pour être libre.

Le titre du dernier livre de Le Clézio, illustré par Dong Qiang, est l’épitaphe de la tombe de Li Bai, poète mort en 762, Le flot de la poésie continuera de couler. S’il doit continuer de couler c’est parce qu’il se confond avec le flux de la vie qui, sauf si nous en décidons autrement, sera sans fin.

Les plus connus des poètes de la dynastie Tang sont Li Bai, Du Fu, Wang Wei, Bai Juyi, Li Shangyin.

Ils jouent aussi bien de la cithare, le qin, du luth-mandoline, la pipa, que de l’épée ou du sabre. Et le trait de pinceau prolonge toujours chez eux le coup de plume. Au coeur de la violence du monde et du chaos du pouvoir qu’ils servent bien souvent en restant loyaux au principe dynastique et en combattant sans merci rebelles et bandits, ils restent concentrés sur l’éclosion de la pivoine, l’automne du saule ou le printemps du peuplier.

Ils chantent les aigrettes qui pêchent dans les rivières indifférentes aux malheurs des hommes, le corps pâle des jeunes filles, leurs visage de fleurs, leurs chevelures de nuages, leurs seins de jade, la folie des loriots dans les pruniers fleuris, le frisson des lièvres surpris par le givre, les branches de mûriers qui s’affaissent à la maturité de leurs fruits, le vin qui fait comprendre le Tao, la pluie qui nourrit sans faire de bruit, les cris d’amour des grues et les plaintes des coucous, les coeurs printaniers des courtisanes qui s’offrent dans les auberges et les coeurs fidèles des princesses délaissées, les guerriers et les ermites qui errent entre les fleuves comme les duvets des chardons, la fragilité des lucioles, l’ingratitude des seigneurs, la beauté des femmes qui fait tomber les villes, les joies de l’ivresse et de la fureur poétique, le sacrifice des paysans, la fidélité des chevaux dans la bataille, l’inconstance des alliances militaires, les blessures de la terre meurtrie par les guerres, les douleurs de la lune qui voit les hommes souffrir, la rosée qui menace une toile d’araignée, l’exilé qui demande aux étoiles de sécher ses larmes, la vanité des hommes, la solitude des femmes.


Ce qu’ils cherchent ce n’est pas l’immortalité mais la fraîcheur, cette virginité qui ne consiste pas à se détourner du monde mais à l’éprouver dans ce qu’il a de vil et de noble, de minuscule et de sublime, d’impitoyable et d’innocent.

« Demandez au fleuve qui coule vers l’est qui coule plus loin, l’eau ou la tristesse de la séparation ? écrit Li Bai.

« Debout, tout seul, je m’inquiète pour mille choses » lui répond en écho Du Fu.

Li Bai est beau, fort, vaniteux, violent, volage et Du Fu timide, humble, tendre, fidèle. Les deux poètes, dont l’amitié vagabonde fait penser à celle de Rimbaud et de Verlaine dans une version moins homosexuelle et plus taoïste, marchent ou chevauchent ensemble de Luoyang, capitale impériale, aux montagnes du Shandong. La poésie « est la seule aristocratie qu’ils acceptent » note Le Clézio.

« Regarde toi, vieil homme, seras-tu toujours là à contempler ces lucioles l’an prochain ? » interroge Du Fu. Li Bai a la réponse :« Trois coupes et je maîtrise le tao, une jarre pleine et je ne fais qu’un avec la nature ». Quand la vie sépare ceux qui s’aiment il faut laisser chacun aller son chemin, attentif seulement aux hennissements en écho des chevaux qui s’éloignent. Dans le monde les méchants font la part qui leur revient, les bons aussi, les deux parts participant équitablement à l’économie du ciel et de la terre. Pas de salut, pas de consolation, pas de dérisoire immortalité. « Maigre immortalité noire et dorée, consolatrice affreusement laurée qui de la mort fais un sein maternel, le beau mensonge et la pieuse ruse ! ». Ces vers du Cimetière marin de Valéry les deux amis chinois les auraient jugés trop intellectuels. Pourtant il y a de leur inspiration chez le poète français. Le vent se lève et la splendeur est ici.

Citant son poème fétiche de Li Bai « seuls nous restons face à face le mont Jingting et moi sans nous lasser jamais l’un de l’autre » les poètes Tang, commente le prix Nobel de littérature, nous apprennent à regarder et à rester assis. La plus belle façon de résoudre l’énigme du monde, c’est de l’aimer. La désolation est partout mais la tendresse surabonde.

« Les os blanchis sont dispersés et personne ne les rassemble, les esprits des morts nouveaux se plaignent et les anciens fantômes pleurent » note Du Fu longtemps après la bataille. Le poète est celui qui rassemble les os blanchis, apaise les esprits des morts et donne un peu de joie aux fantômes.

Traquant les beautés de la nature dont « la paix est longue et puissante » les vieux poètes chinois savaient que l’homme n’est rien sans elle, que le ciel est sans fin, que la terre existera toujours, que les pétales du pêcher suivent la rivière qui s’en va loin et qu’il est des mondes au-delà de celui des êtres humains. Ce savoir est précieux.