Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

La Chine contre Dionysos

L’alcool a de nombreuses vertus : carburant de la société de consommation, actif financier dont la pandémie semble bien avoir décuplé la valeur, misérable miracle qui déconfine corps et âmes.

L’action de Kweichow Moutai a atteint la semaine dernière son plafond boursier à 1840 yuans, faisant ainsi de l’entreprise l’une des premières capitalisations du pays. Et c’est pour le compte d’un client chinois que la maison Albert Bichot a vendu aux enchères dimanche 13 décembre un fût de 288 litres d’un grand cru de côtes-de-nuits : 780 000 euros le fût, record absolu dans les ventes des Hospices de Beaune.

Dans Drunk, le dernier film de Thomas Vinterberg, quatre amis décident de vivre ivres. Ils réitèrent par là, sans le savoir, un choix de vie qui fut celui des Sept Sages de la forêt de bambous.

Se retirant à l’époque des Royaumes combattants, le III ème siècle, dans une forêt proche de Luoyang, capitale du royaume de Wei, pour fuir la fureur du monde, cherchant à libérer leur coeur en retournant à la nature comme au principe même du vivant, ils vécurent aristocratiquement de libres causeries, d’exégèses de textes, de concours de poésie et de peinture au son du luth et de la cithare. Un idéal de vie qu’il est tentant de rapprocher de celui des pythagoriciens, des orphiques et des cyniques de la Grèce antique. Aujourd’hui ils pourraient tenir lieu d’icônes à certaines communautés fouriéristes, anarchistes, situationnistes ou zadistes.

Libres comme Socrate, buveurs comme Rabelais, c’est à peu près ainsi qu’ils vécurent.

Xi Kang et Ruan Ji sont les plus connus du club des 7, le premier fut haut dignitaire du royaume et philosophe, paya de sa vie ce statut contradictoire puisqu’il mourut exécuté pour abandon de ses responsabilités politiques jouant, raconte-t-on, de la cithare jusqu’à son dernier instant.

L’alcool renverse ciel et terre. C’est sous ce titre que Yang Yisheng, l’auteur de Stèles, enquête fleuve sur la grande famine des années 60 qui fit mourir 36 millions de Chinois, vient d’écrire la tragédie de la révolution culturelle en analysant les causes, les principes, les méthodes et les conséquences de la décennie terrible 1966-1976. Nous y reviendrons prochainement. Mais l’heure étant à la fête, à l’ivresse du pouvoir préférons celle du vin !

S’il y a une culture qui, sans tabous ni complexes, fait de l’alcool un ferment de son génie et la plus pure expression de l’humaine condition c’est bien la chinoise. Le petit livre de Jacques Pimpaneau, Célébration de l’ivresse, réédité en poche, nous le rappelle judicieusement.

Le vin, c’est sa première et noble vocation, détend le mandarin. Allégeant la pression des rites et leur stricte observance, il permet de laisser libre cours à sa nature sans passer par les excès extatiques du chaman.

Tout le monde sait que nous devons notre tchin-tchin à la Chine, plus précisément aux soldats de Napoléon III qui, revenant du pays de Cocagne qu’ils avaient pillé, popularisèrent la salutation des buveurs dérivée du qing qing ( je vous en prie ) du maître de maison chinois invitant ses hôtes à boire.

Pourquoi boit-on dans la Chine antique ? Pour être ivre comme tout le monde ! Mais l’ivresse a ici un sens philosophique : il s’agit de retrouver son coeur d’enfant, ce coeur dont Li Zhi, philosophe contemporain de Montaigne, dit « libre de tout artifice, le coeur d’enfant est l’esprit originel de la pensée première ». Retrouvant sa nature franche et enfantine, le coeur de l’homme, délesté des rites, du rang et toute distinction sociale, retrouve le chemin des autres coeurs. « Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s’ouvraient tous les coeurs, où tous les vins coulaient » écrira Rimbaud. Ce n’est pas l’oubli de sa condition mortelle que cherche le buveur, la pitoyable consolation, mais la fugace immortalité que procure la fraternité.


Les hommes boivent ensemble, indifférents à leurs rangs et à leurs dignités, les femmes aussi boivent, les favorites, les paysannes, les courtisanes, les poétesses, les impératrices. Ainsi Li Qinzhao, poétesse du XII ème siècle : « Ivre, ne fichez pas de fleur dans vos cheveux et fleurs, ne riez pas, apitoyez vous plutôt car le printemps vieillit comme la vie des hommes ».

Ivres le poète et le calligraphe écrivent, peignent ou composent, c’est tout un, avec une liberté et un naturel analogues à ceux des herbes folles. L’éthique de l’herbe folle, telle est l’éthique de l’éthylique.

On boit aussi pour mille autres raisons mais plus contingentes celles-là : pour plaire aux dieux, pour rendre hommage aux ancêtres, pour chasser les monstres ou les fantômes, les serpents, les araignées ou les scorpions, pour guérir les maladies du foie ou des os, pour soigner les reins, les otites, les crampes et même les migraines, pour fêter la lune, le soleil ou la défaite des barbares, pour dramatiser une séparation sous un saule, célébrer une amitié, sceller un pacte honnête ou malhonnête.

Quand boit-on ? Après la bataille, souvent avant, on boit chez le duc qui marque ainsi son rang par de fastueux banquets ou chez les courtisanes, pour la fête des lanternes, pour celle des morts, pour les équinoxes et les solstices, pour les concours de lettrés où les coupes de vins flottaient au fil de l’eau.

Ce qui est bu ? Le sorgho, le millet, l’orge, le riz, parfois le raisin et la patate douce. Les céréales sont simplement fermentées avec, en fonction des goûts et des vertus médicinales escomptées, des feuilles de bambou, de l’écorce de pêcher, du miel, de l’anis étoilé, des fleurs de chrysanthème ou d’osmanthe car la technique de la distillation n’apparaît qu’avec les dynasties des Song du Sud et des Yuan. Le poète Su Dongpo faisait lui-même son vin, qu’il appelait sa rosée divine, un vin de riz qu’il laissait fermenter avec du miel et un peu de farine cuite à la vapeur, des pignes de pin, des fleurs d’osmanthe, du gingembre cru et de la cannelle.

Les Chinois commencèrent par boire le vin dans des coupes en bronze puis le fer remplaça le bronze puis on but dans des coupes en bois laqué avec un dessin rouge sur fond noir au fond de chaque coupe puis la faïence verte et blanche des Tang remplaça le bois laqué pour céder à son tour la place à la porcelaine blanche, rose ou céladon des Song avant que les Occidentaux n’introduisent le verre.

Si l’ivresse nous fond dans le paysage et nous rend la liberté et le naturel des herbes folles, encore faut-il savoir la civiliser. Les poètes taoïstes naturalistes aimaient dire qu’ils avaient la terre pour natte et le ciel pour oreiller et s’ils pouvaient boire tout un mois sans répit, ils admiraient aussi les rites et les ruses inventés pour maîtriser le tigre de l’ivresse. Ainsi le jeu de fléchettes qui dans les banquets permet de vérifier l’état d’ébriété des noceurs, les jeux poétiques exigeant des buveurs de composer les palindromes les plus orignaux ou de réciter des quatrains en canon, les jeux de dés ou de dominos, celui de la mourre et cette épreuve suprême pour qui a bu : dessiner un carré de la main droite pendant que la main gauche dessine un cercle. Rester au bord de l’ivresse est un plaisir exquis et la société de cour chinoise fut un trésor de stratagèmes culinaires ou ludiques pour prolonger cet état limite le plus longtemps possible.

Pour nous Dionysos, le dieu du vin et de l’excès, est fils de Zeus et de la mortelle Sémélé : il est blond, son visage est rouge, la peau de chèvre sur son dos noire, aussi ardent que bruyant, il aime la chair crue, les ménades, la panthère, le bouc et l’âne sont ses amis, on l’annonce par la flûte et les tambours, il annonce la syncope et l’effroi car il connaît les mystères de la terre et les saisons de l’enfer. A sa vue les vieux Chinois se seraient enfuis. A chacun sa vérité du vin.