Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

L’ordre par le chaos

Le pouvoir est un un jeu dialectique avec l’ordre et le chaos. Un jeu dangereux, féroce, meurtrier. Ce jeu fut porté à son paroxysme par la Révolution culturelle pendant la décennie terrible 1966-1976.

113 millions de personnes victimes à des degrés divers d’attaques politiques, presque 600 000 disparus, plus de 600 000 morts de façon anormale dans les zones urbaines et dans les zones rurales 1,2 million de morts de façon non naturelle selon les chiffres officiellement reconnus en 1982. Le lexique officiel est encore plus impressionnant que la comptabilité des morts : pour ne pas parler de crimes de masse, il distingue les morts anormales, les morts non naturelles et les disparus.

En 1981 la résolution relative à quelques points historiques depuis la fondation de la République populaire de Chine adoptée par le 11 ème Comité central clôt le débat en affirmant que la Révolution culturelle fut une erreur déviationniste de gauche du camarade Mao, une erreur à bien distinguer de la pensée maozedong elle-même.

C’est un poème de Mao qui donne son titre au livre Renverser ciel et terre. II faut au moins cela quand on prétend réinventer la nature humaine, fondement utopique de toutes les grandes révolutions.

La somme de plus de 800 pages de Yang Jisheng est précieuse au moins à trois titres : l’auteur est chinois, il fut témoin et acteur des événements de 66 à fin 67 notamment à l’université Tsinghua, un des premiers foyers des gardes rouges, puis en charge des missions de liaison avec une douzaine de villes dans les provinces chinoises. Son enquête, dans un souci d’objectivité qui flirte parfois presque trop avec l’exhaustivité, confronte les bilans des provinces, les luttes idéologiques dans les appareils d’Etat, les textes, lettres, éditoriaux, directives, résolutions de Mao et les témoignages intimes.

Le décor, prélude à la tragédie ? Le peuple meurt de faim : la Grande Famine dont l’auteur estime qu’elle fait dans les années 60 entre 30 et 40 millions de morts marque la faillite du Grand Bond en avant et des communes populaires. La collectivisation à marches forcées de l’industrie et de l’agriculture est une catastrophe économique. La bureaucratie s’est enrichie aux dépens du peuple : en 1956 le salaire des plus hauts fonctionnaires du Parti est 36,4 fois plus élevé que le salaire moyen de la classe la plus basse. La Chine est coupée du monde : en 1965 seuls 47 pays l’ont reconnue ( ils seront 88 en 1972 après la visite de Nixon ). La rupture avec l’URSS est consommée : le rapport Khrouchtchev de 1956 a fait basculer le grand frère soviétique dans le camp maudit du révisionnisme.

Le moment est donc venu de renverser ciel et terre : pour sauver le jeune Etat qui n’a pas encore 17 ans, pour prouver que la révolution est irréversible, pour donner une chance à la révolution mondiale, pour garder le pouvoir.

Conceptuellement la Révolution culturelle est un développement du marxisme-léninisme qui repose sur des principes utopiques inspirés de la Commune de Paris réinterprétés par la pensée Mao Zedong : mener une lutte des classes totale, lutter contre l’égoïsme,laisser les masses s’éduquer elles-mêmes par le mouvement,résoudre de façon correcte les contradictions internes du peuple, ne pas avoir peur du chaos, faire confiance à la spontanéité des masses dans leur processus d’auto-libération, éliminer la division sociale du travail et la distinction entre travailleur physique et travailleur intellectuel, réformer l’éducation, éliminer les différences de salaire, fusionner Parti et gouvernement, renoncer à l’armée régulière remplacée par des civils armés.

« Je ne doute pas de la sincérité de Mao mais plus il était sincère, plus la catastrophe était grande » note Yang Jisheng. Politiquement c’est la révolution permanente guidée par la dictature du prolétariat.

Idéologiquement c’est un triple front de résistance contre l’impérialisme étranger, le révisionnisme soviétique et les routiers du capitalisme infiltrés dans tous les appareils d’Etat, le Parti et la bureaucratie.


Médiatiquement c’est une campagne sans trêve contre les chiens errants de la bourgeoisie, les boeufs démons, les esprits serpents, les gens du style de Khrouchtchev. La métaphore est ici la mère de la délation et le fusil achève bien souvent le travail de la plume. On passe les femmes à la coupe yin-yang en leur rasant la moitié du crâne, d’où l’effet noir et blanc, on lapide, on enterre vivant, on tue au gourdin, à l’arme blanche ou au fusil, sachant que toutes les victimes ont préalablement et scrupuleusement été criminalisées par les dazibaos, les humiliations publiques ou leurs propres autocritiques.

Rituellement c’est un appel au sacrifice des noirs par les rouges :

une lutte à mort rédemptrice entre les cinq catégories noires ( propriétaires fonciers, paysans riches, droitistes, contre-révolutionnaires, mauvais éléments ) et les cinq catégories rouges ( cadres révolutionnaires, militaires révolutionnaires, martyrs de la révolution, ouvriers, paysans pauvres ). Les noirs sont tous les criminels qui conspirent contre le peuple et qui, à ce titre, seront débusqués par les anges exterminateurs de la révolution.

A l’automne 68 un ingénieur sous enquête, membre d’une équipe envoyée dans le Jiangxi, s’ouvre l’abdomen, extrait ses entrailles, et découpant son propre coeur avec des ciseaux crie « Regardez : est-ce que mon coeur est rouge ou noir ? ». Dans une province voisine c’est un autre ingénieur qui, au cours d’une séance d’autocritique, se retire aux toilettes et en profite pour s’enfoncer un clou dans la tête avec une brique. Ici ce sont des adolescents gardes rouges qui tabassent à mort une femme en lui faisant répéter « Je suis une chienne, je suis une salope, je mérite la mort ». Là ce sont d’autres lycéens qui torturent un professeur en clamant « J’aime mon professeur mais je lui préfère la vérité ». Les gardes rouges, à partir de 68, sont eux-mêmes sacrifiés par les comités révolutionnaires qui seront à leur tour épurés.

Robespierre définissait la Terreur comme le despotisme de la liberté contre la tyrannie. Il y a la même mystique du peuple, la même sacralisation de la révolution mais ici la révolution est permanente, la droite d’un jour devient la gauche le lendemain ou inversement en fonction des alliances et des opportunités, la tyrannie change de visage presque jour et nuit et la liberté est d’abord la loyauté à Mao. L’organe central de l’utopie au pouvoir ne s’appelle pas le Comité de Salut public mais le GCRC, Groupe central de la Révolution culturelle, pensé pour court-circuiter le Bureau politique et le secrétariat du Comité central du Parti afin de dépendre directement de Mao. Car ce dernier est le 1 suivi de 9 zéros rappelle Yang Jisheng, façon de dire qu’à l’époque les Chinois sont un milliard. L’avenir est radieux mais la route est sinueuse, martèle le grand Timonier n’oubliant jamais que les flatteurs du jour sont les comploteurs de la nuit et que le peuple, selon le vieil adage populaire, est comme l’eau, capable de soutenir le bateau et de le faire chavirer.

« Toutes les phrases de Mao sont la vérité et chacune de ses phrases en vaut dix mille » dira Lin Biao qui organise dès 64 la diffusion du Petit Livre rouge et qui sera éliminé en 1971 quand son avion s’écrase en Mongolie-intérieure, avant d’atteindre l’URSS où son clan pensait trouver refuge.

Quant à Liu Shaoqi, premier grand dignitaire accusé de droitisme qui mourra sans soins à l’hôpital en 1969, il pérore en 1966 à propos du suicide raté d’un général très proche de Mao surnommé La Perche :« La Perche est un bon à rien ; quand on se suicide en sautant d’un immeuble, il faut le faire comme il faut, la tête la première. Il a sauté les pieds devant, au garde-à-vous, il voulait vraiment résister au Parti ».

Intellectuellement la grande révolution fut une terrible régression : il ne peut guère en être autrement quand on assigne aux arts et aux lettres le rôle funeste de devenir « les roues dentées et les vis de la révolution ».

Economiquement enfin ce fut un échec : contrairement au principe de Mao qui appelait à « se concentrer sur la révolution tout en poussant la production » la révolution ne fut pas la force motrice pour le développement des forces productives socialistes. Deng Xiaoping, ouvrant le pays à une économie socialiste de marché dans les années 80, s’en souviendra.

Mais par-dessus tout il y a une physique de la Révolution culturelle : c’est une mécanique des forces qui crée l’ordre par le chaos en actionnant aux moments opportuns trois leviers : les masses, la bureaucratie et le clan. Les masses servent, faute de pouvoir détruire la bureaucratie, à faire sauter son inertie quand on estime qu’elle bloque la révolution ; la bureaucratie sert à reprendre le contrôle des masses quand elles deviennent anarchiques, ces deux forces étant sans cesse sous surveillance du clan qui, dépendant directement de l’autocrate, lui rapporte tout qui se passe à l’intérieur des appareils de l’Etat comme aux marches de l’Empire. L‘ordre est instable et c’est paradoxalement son instabilité programmée qui maintient l’autocrate au pouvoir.

Complots et trahisons ne parvinrent jamais à abattre Mao que le clan de Lin Biao avait surnommé B 52, référence ironique au super bombardier américain de la guerre du Vietnam.

A la fin de de sa somme Yang Jisheng note : « La Chine du 21 ème siècle fait face à deux contradictions : entre la bureaucratie et le peuple, entre le capital et le travail. La première est liée à l’absence de contre-pouvoirs qui engendre la haine de la bureaucratie. La seconde à ce que le capitalisme ne connaît aucun frein ce qui engendre la haine des riches ». Qui résoudra ces deux contradictions ?

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