Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

L’irréductible désir de vivre


A la fin le printemps revient. Les voix aimées ne reviennent jamais, les âmes parfois, mais le printemps toujours. Le retour du printemps est le titre du dernier chapitre de Neige et corbeaux,   roman terrible de Chi Zijian qui raconte la peste de Harbin en 1910.

Harbin, bien avant Wuhan, Milan, Madrid, Venise, Qom ou Paris, connut en son temps ce que nous vivons aujourd’hui. Le confinement et son oppressante sensation de fin du monde. Harbin, ville extrême, Ville de glace, Moscou d’Orient, fondée en 1898 par les Russes qui construisirent la ligne de chemin de fer extrême-orientale, ville refuge des officiers blancs et des Juifs après la révolution d’Octobre, cité martyre sous l’occupation japonaise dans les années 30, ville de rêve, de folie, d’amour et de mort où  migrants chinois, bourgeois russes, industriels japonais, chercheurs d’or et de nouvelles frontières, marmottes, rennes, chevaux, corbeaux, consuls européens, médecins occidentaux, minotiers, marchands de grains, cordonniers, croque-morts, eunuques, soldats, putes, cantatrices, concubines, aubergistes, bouilleurs de dru et chamanes affrontèrent, chacun à sa manière, la peste de 1910. 


Chacun à sa manière, toute la littérature est là, savoir raconter la mort d‘une concubine comme celle d’un minotier d’un fonctionnaire d’un scientifique d’une chamane ou d’un chat. Car face à la mort les hommes ne sont ni égaux ni unis. La mort toujours recommencée et à chaque fois unique, la mort sans fin et à chaque fois la fin d’un monde.  C’est à Harbin déjà que la jeune fille modeste paysanne de Bonsoir la Rose, roman publié il y a deux ans, rencontrait Léna la vieille pianiste juive russe réfugiée dans la capitale du Heilon


gjiang après la révolution d’Octobre.  Dans le monde de Chi Zijian, trois fois prix Lu Xun, les hommes ont des têtes de courge amère et les filles du bordel ont des surnoms à faire bander les morts, Orchidée parfumée, Fleur de glace, Souci d’or, Lys sauvage, Grande Poire Blanche. Ici on monte au ciel dans le bordel qui a le plus beau nom du monde, la Bibliothèque des nuages bleus. Les grands-mères sont des incarnations du génie renard, ce qui leur permet de communiquer avec les morts, les aubergistes préfèrent dormir dans l’écurie que dans le lit de leurs femmes ou sur la natte de leurs concubines, les petites chinoises tombent amoureuses des gros cordonniers russes, les eunuques gardent leurs couilles perdues comme des reliques magiques, les marchands de bois de chauffage rêvent de grand froid polaire pour faire fortune, les rebouteux nattés croient soigner la peste avec des clous rouillés dans l’eau bouillie. Cela sent la mort, le sorgho, le soja, le sésame, le chou, le foutre et la vodka. Le naturalisme de la jeune romancière amoureuse des provinces septentrionales de son pays - Heilongjiang, Liaoning, Jilin - est pimenté de chamanisme et de taoïsme. La vie engendre la vie et il n’y aura pas de fin. « C’est la liaison secrète que les hommes entretiennent avec le Seigneur qui fait leur valeur, quels


que soient la place et le rang qu’ils occupent » écrivait Claude de Saint-Martin, adepte de l’illuminisme dont Philippe Sollers fait le héros de Désir,son dernier roman. Le chamane ne croit pas au Seigneur ni à l’Etre suprême mais comme dans l’illuminisme il sait la liaison secrète de la Nature et de l’Esprit, des dieux et des hommes, du visible et de l’invisible. C’est un guérisseur dont l’âme va chercher les ressources des autres esprits dans les mondes parallèles et invisibles ; et c’est l’errance du chamane, son voyage extatique entre la vie et la mort, que Chi Zijian prolonge quand elle ressource notre humanité dans l’âme de toux ceux qui ont combattu la peste, ennemi invisible, chien enragé qui mord sans distinction. Elle connaît le prix de la vie et son peu de valeur : « Wang Chunshen devait-il craindre pour sa vie ? Il regarda le ciel gris, écouta les corbeaux croasser, songea aux fils qu’ils avait perdu et  à sa vie qui n’avait plus guère de sens depuis, et n’eut plus peur de mourir. Puis il pensa au joli sourire de Sennikova et eut peur de mourir ». Elle admire la vanité bravac


he des hommes face à la mort : « Ainsi est la mort, elle oppresse l’homme avec une menace énorme, elle le transforme en prisonnier soumis et tremblant de frayeur, mais un prisonnier après avoir été longtemps maltraité finit par se rebeller…Les gens avant finalement compris que la lutte contre la peste était vaine et qu’on pouvait mourir à tout moment; alors pourquoi carrément ne pas mener une vie normale, sans cette tension ? Mourir pour mourir, autant mourir en pleine vie, pas comme Li le Noiraud, mourir mort ».   Elle dit le désespoir des oubliés de la vie : « Y avait-il des gens qui ne craignaient pas la mort ? Bien sûr. C’était ceux qui avaient travaillé toute leur vie et étaient dans le dénuement le plus complet, les grands malades qui souffraient le martyre, les solitaires qui avaient perdu la compagne ou le compagnon de leur vie, les vieux privés de descendance ». Elle pardonne les impostures des uns et les superstitions des autres : « Certains préconisent cinq plantes : le


chrysanthème sauvage, le  chèvrefeuille, le forsythia, la buplèvre et la réglisse pouvaient conjurer le mal, pour les autres pas moins de seize substances étaient nécessaires, du gypse, de la ficaire fausse-renoncule, de la menthe, de l’écorce de la racine de pivoine, du fil d’or, de la laminaire… ». Avec son coeur de chamane, la romancière chinoise comprend les ormes, les étoiles, les nuages, les festins et les chagrins. Même le corbeau le plus ironique devient tendre et le vent le plus boréal se fait doux.  Ce qui reste à la fin, quand la grande crémation a enfin purifié les quartiers populaires de la ville ? La détresse humaine et le désir irréductible de vivre. Ainsi de l’aubergiste , au retour du printemps qui marque la fin de l’épidémie : « Il se dit qu’il allait maintenant être le père de trois enfants dont aucun n’était de lui et que les femmes qui l’épousaient était plus laides les unes que les autres ; et il regretta de ne pas pouvoir devenir une poignée d’herbe qui serait mâchée par le cheval et finirait en bou


le de crottin ». Sennikova, la cantatrice russe qui soigne les pestiférés avec du Bach dans les églises orthodoxes, ressemble à un papillon. Quand on pense à son sourire, on a comme l’aubergiste Wang Chunshen qui chérit par-dessus tout son fiacre et son cheval noir, peur de mourir. Les papillons durent moins que les corbeaux, la vie est plus fragile que la mort, c’est sa beauté.


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