Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

L’intelligence artificielle et le légisme

Byung-Chul Han n’est pas chinois mais coréen. 

Aujourd’hui il est aussi philosophe allemand, professeur à l’université des arts de Berlin. Un parcours aussi intéressant et inattendu que celui de Broomhilda von Shaft, la fiancée de Django qui, dans le film de Tarantino, incarne une belle esclave noire parlant la langue de Goethe ! 

Convaincu que l’avenir du capitalisme est de devenir un capitalisme de surveillance ( un capitalisme numérique dirait avec plus de modération Daniel Cohen ) et que nous sommes entrés dans l’ère du féodalisme digital où le modèle chinois pourrait s’imposer, il a écrit des essais sur l’art de s’attarder, la fatigue, la société de transparence, la rationalité digitale, l’agonie du désir, les techniques de pouvoir du néolibéralisme, le divertissement permanent, la gamificationdu travail. 

De son dernier essai L’expulsion de l’autre qui vient d’être publié chez PUF voici trois remarques utiles pour comprendre l’avènement du capitalisme numérique et ses dommages collatéraux. La course folle au Big data ? « Le Big Data dispose de très peu de savoir. Il permet d’étudier les corrélations. La corrélation affirme : quand A se produit, B se produit souvent aussi. Mais on ne sait pas pourquoi il en va ainsi. C’est comme ça. La question du pourquoi est ici inutile. Rien n’est donc compris. Big Data rend ainsi la pensée inutile ». 

La morbidité du narcissisme digital ? « Sur Internet nous sommes plus que jamais des touristes. Nous ne sommes plusl’homo dolorisqui habite les seuils. Les touristes ne font pas l’expérience qui implique une métamorphose, une douleur. Ils restent donc égaux à eux-mêmes. Ils parcourent l’enfer de l’identique ».

Le devenir machine de l’homme ? « Dans la société néolibérale le sujet actuel de la performance ne connaît que deux situations : le fonctionnement ou la défaillance. Il ressemble en cela aux machines. Les machines ne connaissent pas le conflit : ou elles fonctionnent sans problème ou elles sont hors service ». 

Trois remarques qui font s’interroger sur la finalité de la guerre à mort entre les GAFAM américains et les BATX chinois et qui nous débarrassent de la jouissance perverse que nous trouvons à anticiper, comme dans les récentes aventures de TiKtoK, le nombre de morts dans chaque camp et la vengeance qui en découlera. 

En débordant un peu la pensée de Byung-Chul Han, on pourrait définir le modèle chinois comme un capitalisme de surveillance d’autant plus efficace qu’il repose sur l’une des sources classiques de la pensée politique chinoise, le légisme.

Si le communisme, selon la formule célèbre de Lénine en 1919, c’est les Soviets plus l’électricité, le socialisme à la chinoise c’est le légisme plus l’intelligence artificielle.  

C’est en effet le légisme qui, dans la pensée classique chinoise, est la première école à concevoir une ingénierie sociale parfaitement réglée pour assurer la stabilité de l’empire et le pouvoir sans faille du prince.  

Le féodalisme digital chinois anticipé et redouté par Byung-Chul Han pourrait donc bien être la tradition légiste portée à son optimum technologique. 

« Les légistes ne croient qu’à la coercition comme méthode de gouvernement par l’application aveugle des lois et des châtiments alors que Confucius est opposé à la punition et propose de gouverner par la persuasion morale » note l’historien Yu Ying-Shih, qui fut professeur à Harvard et Princeton, précieux contributeur du tout récent hors-série de l’Obs « L’éternel empire, deux mille ans de puissance chinoise ».  



Le légisme prône, aussi paradoxal que cela puisse paraître, une dictature fondée sur le droit. Administration centralisée, inflexibilité de la loi non pour protéger les individus contre l’arbitraire mais pour donner au pouvoir plus de pouvoir, rigueur dans la distribution des châtiments et des honneurs, garantie d’un ordre social à l’image de l’ordre cosmique : c’est à ces critères que la tradition légiste reconnaît le vrai pouvoir. 

Son père spirituel fut Han Feizi, un aristocrate lettré qui vécut au III ème siècle av J.C, à la fin de l’époque des Royaumes Combattants, avant l’unification de l’empire par la dynastie Qin dont le premier empereur mit en pratique sa pensée politique. Qin Shi Huangdi annexe en - 221 le dernier royaume indépendant et découpe le pays en trente-six commanderies qui ne sont plus dirigées par des nobles mais par des fonctionnaires révocables à tout moment. « La société féodale fait alors place à une société formellement administrée où le pouvoir est centralisé » précise Damien Chaussende, chercheur au CNRS.

« Tous les agents sont reliés au centre qui est le souverain comme les rayons d’une roue » écrit Han Feizi, avec ce sens de la métaphore caractéristique de la conceptualisation chinoise. Le pouvoir du prince n’a rien à voir avec sa vertu, son charisme, ses exploits ou ses mérites personnels ; seule une administration efficace peut le légitimer et lui donner une chance de durer. Bien gouverner c’est savoir maintenir chacun à sa place et punir en conséquence chaque manquement à cet ordre social inflexible.

Une histoire rapportée par Han Feizi illustre cette rigueur sans faille : à l’époque des Royaumes Combattants le marquis de Zhao avait deux hommes de compagnie, l’un préposé au service de son manteau, l’autre au service de son chapeau. Un soir d’hiver le marquis de Zhao s’endort ivre. Pour protéger son maître le préposé à son chapeau le couvre avec son manteau. A son réveil le marquis fait punir ses deux serviteurs, le préposé au manteau pour avoir manqué à sa tâche et le préposé au chapeau pour avoir pris une initiative qui ne relevait pas de sa stricte compétence.

Le légisme ne croit pas plus à la bonté naturelle des hommes qu’à leur compassion ou à leur indulgence. La société étant une somme d’individus égoïstes, l’intelligence politique consiste à concevoir une ingénierie sociale telle que les intérêts divergents ne deviennent jamais contradictoires.  

« Pour neuf sujets qu’il châtie un vrai monarque n’en récompense qu‘un seul alors qu’un souverain moins puissant en condamnera sept pour trois qu’il honorera » lit-on dans un texte classique du légisme. 

Châtier beaucoup plus qu’honorer, voilà le secret de l’ordre social et la martingale d’un pouvoir durable. Une leçon parfaitement appliquée aujourd’hui par le pouvoir chinois. Une leçon surtout que le surinvestissement public et privé dans l’intelligence artificielle, par les immenses potentialités qu’elle offre en matière d’archivage des données, d’évaluation, de contrôle et de surveillance de tous et de chacun, rend encore bien plus facile à appliquer que sous la dynastie Qin.

Olivier Venture, directeur d’études à l’EPHE spécialiste de l’épigraphie et de la paléographie de la Chine, rappelle que, selon l’interprétation classique, le caractère chinois signifiant roi ( wang 王 ) est fait de trois traits harmonieux figurant le ciel, les hommes et la terre reliés par un trait vertical représentant le roi. « Mais on admet aujourd’hui que ce caractère représente en fait une hache, symbole du pouvoir à l’époque des Shang ». 

La dynastie Shang régna entre le XVI ème et XI ème siècle avant J.C et précéda la dynastie Zhou. Les dynasties passent, la hache demeure. Et les nouvelles ressources de la techno-science rendent sa lame encore plus tranchante.

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