Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

L’empire cinétique

Environ 25 millions d‘habitants aujourd’hui en Mongolie-intérieure et à peine 4 millions en Mongolie. On a oublié que la première capitale de l’empire des steppes, avant d’être Pékin, fut Karakorum, dans la région d’Oulan-Bator. 

Entre le sacre de Gengis Khan en 1206 et l’intronisation de son petit-fils Koubilaï à la tête de la dynastie Yuan en 1271 il y a une vie d’homme. Une vie d’homme pendant laquelle se crée le plus grand empire du monde, s’étendant de la Corée à l’Ukraine.

Les Mongols affrontèrent en moins d’un siècle les éléphants de l’armée du roi birman et les chevaliers teutoniques alliés aux chevaliers templiers pour la défense de la Pologne.

Partis de l’Altaï, couvrant aujourd'hui des territoires entre la Russie, la Mongolie, la Chine et le Kazakhstan, les Mongols prennent Pékin en 1215 et en 1233 Kaifeng dans le Henan, la capitale de la dynastie Jin. 

On les connaît par leurs propres chroniques et par les récits des diplomates, des commerçants des Routes de la soie, des moines franciscains mandatés par le pape ou les souverains européens, des vizirs persans et des historiens chinois.  

Les Franciscains les diabolisent, Marco Polo dansLe Devisement du monde écrit en 1298 est plutôt admiratif.

Iaroslav Lebedynsky, professeur à l’Inalco, spécialiste des Sarmates, des Alains, des Huns et autres grandes menaces nomades qui ont terrifié l’Occident, le rappelle : au passif de l’extension de l’empire des steppes, il n’y a que deux échecs, les invasions ratées du Japon et de l’Indonésie.

Le reste du monde est un chapelet de villes que les Mongols accrochent à leur étendard en soie blanche à queues de yack, Samarcande, Herat, Ispahan, Bagdad, Mossoul, Damas, Zagreb, Chengdu, Srinagar. 

De Cracovie à Hanoï et de Suzhou à Kiev, l’ordre mongol a régné. 

Car ceux que l’on confond souvent avec les Tatars ont construit rigoureusement leur empire cinétique, un empire mobile, léger, nomade, déplaçant sans cesse ses centres de gravité. 

Un empire s’infiltrant partout comme l’eau et balayant les points cardinaux comme le vent.

La horde, faisant mentir la connotation anarchique du mot, a une méthode articulée autour de principes simples et strictement observés.

Frugalité des soldats, humilité des chefs, vitesse de déplacement, efficacité de la communication, légèreté du viatique, arithmétique de la chaîne de commandement.

L’armée qui comptera à peine 150 000 hommes à la mort de Gengis Kahn en 1227, voyage léger, mange peu, se déplace très vite, communique par une poste à cheval capable de traverser presque 500 km en 24 heures. 

Le conquérant du monde se vante dans une lettre à un empereur chinois de « porter les mêmes guenilles que ses soldats et de manger la même pitance que les bouviers et les palefreniers ». 

Mais ces petits hommes en guenilles, montés sur des chevaux qui ont la hauteur au garrot d’un double poney, croient à l’arithmétique et particulièrement à la règle décimale. Dix soldats pour former une décurie, dix décuries pour une centurie, dix centuries pour une chiliade, dix chiliades pour une myriade : organisation décimale redoutable à laquelle il faut ajouter la garde rapprochée du grand khan, forte de 10 000 hommes. 

« En mettant un chef à chaque dizaine, un à chaque centaine, un à chaque millier et un tous les dix mille, le grand seigneur n’a ainsi que dix hommes clés à consulter » s’émerveille Marco Polo devant une taylorisation si moderne de l’armée. 

Frugalité, mobilité, humilité, endurance, efficacité de la chaîne de commandement, voilà pour la part rationnelle de l’ordre mongol. On croirait les attributs d’une entreprise profilée pour affronter le monde qui vient. 

Mais la part imaginaire de la guerre est aussi particulièrement travaillée : guerre psychologique, bluff numérique, conversion systématique des prisonniers en assaillants. Pour faire nombre les soldats n’hésitent pas à demander aux femmes de porter arc et carquois, pour impressionner l’adversaire ils entretiennent la légende ( fondée ) de la table rase et de la cruauté des pillages, pour prendre les villes ils envoient en première ligne les prisonniers frais capturés lors de la victoire la plus récente. 


Rien ne les arrête, ni les chevaliers teutoniques, ni la Grande  Muraille de Chine, ni le fleuve Yangzi qu’ils traversent allègrement sur des outres en peau de mouton gonflées en 1253. Pas le temps de construire des ponts et pas idiots au point d’emprunter les ponts de l’ennemi !

Si la méthode est claire, la stratégie l’est moins. « On ne pourra jamais savoir si Gengis Khan avait une stratégie à grande échelle » note René Grousset, l’historien de l’empire des steppes.

Le conquérant avait-il un dessein impérial ? Quelle était la finalité de la conquête ? Contrôler les Routes de la soie ne méritait pas une extension de l’empire aussi phénoménale et l’unification des Mongols réalisée par leur père spirituel n’imposait pas un tel débordement du monde. 

Alors pourquoi la conquête ? Avec Rome, Mahomet, Alexandre, Cyrus, la réponse est plus simple. Avec l’empire cinétique mongol, les hypothèses sont ouvertes. 

La conquête comme excroissance pathologique d’une vendetta clanique ? Vengeant la mort de son père, Gengis Khan commence par soumettre le clan rival de sa famille, puis s’alliant dans un premier temps avec les Jin contre les Tatars avant de se retourner contre ses anciens alliés chinois, étend son pouvoir de clan en clan, de khanat en khanat, pactisant avec les uns, divisant les autres, cherchant à légitimer sans cesse son pouvoir par de nouvelles victoires. L’empire se serait ainsi agrandi, presque de fil en aiguille, comme de surcroît, par contiguïté des clans et enchaînement heureux mais fortuit d’allégeances.

La conquête comme extension folle du domaine de la chasse ?

Les Mongols dans les steppes de l’Altaï chassaient en meute. En 1225 sur le fleuve Irtych, qui traverse aujourd’hui le Kazakhstan et la Sibérie, Gengis Khan organise une chasse géante qui dure deux mois et s’étend sur 1000 km et Marco Polo explique très sérieusement que pour son petit-fils la véritable affaire d’Etat était la chasse. Encercler des villes et des armées ennemies ne serait ainsi que la poursuite de la meute par d’autres moyens.

La conquête comme fuite en avant pour payer les troupes en or et en gloire ? La conquête comme principe de plaisir porté à la démesure ? 

« La plus grande jouissance c’est de vaincre ses ennemis, de les chasser devant soi, de leur ravir tout ce qu’ils possèdent, de voir les femmes qui leur sont chères le visage baigné de larmes, de monter leurs chevaux » rapporte un auteur musulman persan en parlant des Mongols.

La conquête comme quête universelle de l’unité du monde ?

« Comme il n’y a qu’un seul dieu dans le Ciel, il ne doit y avoir qu’un seul souverain sur la terre : c’est l’idée forte des Turcs et des Mongols » note J.P Roux, spécialiste de la religion et de la culture des peuples d’Asie centrale. Le peule mongol, se vivant comme l’union du Loup Bleu et de la Biche Fauve symbolisant  respectivement le ciel et la terre, aurait ainsi fait de la conquête un mandat presque chamanique. Un des fils de Gengis Khan écrira d’ailleurs à notre Saint-Louis « Au ciel il n’y a qu’un seul Dieu éternel et sur la terre il n’y a qu’un seul maître. C’est le commandement que nous vous donnons à connaître ».

La conquête comme réalisation du destin des peuples ?

Partant du principe qu’il n’existe que deux sortes de peuples, les peuples soumis ou les peuples révoltés, et que la soumission est l’aspiration secrète de tout peuple, les Mongols auraient choisi de soumettre tous les peuples de la terre pour les rendre à leur juste destin. Pourquoi chercher à être libre quand on peut avoir la paix par la soumission ?  

« La gloire du soleil sur la mer violette, la gloire des cités dans le soleil couchant allumaient dans nos coeurs une ardeur inquiète de plonger dans un ciel au reflet alléchant » écrit Baudelaire dans son long poème Le Voyage. Et si seuls la gloire du soleil et le désir inquiet du ciel avaient poussé les Mongols au bout du monde ? Peut-être, eux aussi, à cheval sur leur empire cinétique cherchaient-ils l’or du temps. 

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