Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

Kafka sinologue

Le pouvoir c’est d’‘abord ce qui annonce, ce qui s’annonce. Il est dans l’annonce plus que dans l’énoncé. Son premier exercice est sa proclamation. L’essentiel n’est pas que celle-ci soit entendue universellement ni même en temps réel mais qu’elle soit proclamée. « La nouvelle de la construction de la Muraille, bien qu’en retard de trente ans sur sa proclamation, se répandait dans ce monde ».  C’est l’incipit du fragment 2 du récit de Kafka, La Muraille de Chine. 

Si le pouvoir chinois est aussi fort aujourd’hui dans le monde entier du Pakistan à la Serbie, de l’Ethiopie à l’Arctique, c’est en grande partie parce qu’il a conquis le leadership de la proclamation. Sa force proclamatoire dépasse largement l’idéologie et la propagande, même si elles en sont les deux assises. Il proclame la construction d’une nouvelle civilisation écologique et d’une nouvelle société de prospérité moyenne, sans s’attarder sur leur possible contradiction. Urbi et orbi, il proclame un monde ouvert, inclusif et pluriel, tout en ne pensant qu’à affaiblir chaque jour un peu plus l’Amérique. Transcendant l’interdépendance économique des puissances par la fiction spirituelle d’une communauté de destin, il se fait le champion de la nouvelle gouvernance mondiale et le héraut de l’harmonie du monde repensé. 

Seul Nicolas Hulot, avec ses 100 principes pour un nouveau monde, s’est récemment montré aussi proclamatoire ! Mais malgré son style anaphorique et apocalyptique Nicolas Hulot n’a pas encore les capitaux, les réserves de change, les ressources technologiques, industrielles et commerciales de l’Etat chinois.   

Comme Kennedy l’avait tenté avec l’offensive de la Nouvelle Frontière sur tous les fronts, Pékin ne cesse de relancer la construction de la Grande Muraille. Entendons par là non une ingénieuse fortification défensive mais une Oeuvre immense et infinie dont le sens échappe à ceux qui la construisent. C’est là que Kafka nous éclaire.

Dans le récit de l’écrivain, le pouvoir ne légitime son autorité que par un grand dessein. Et c’est sa méthode  pour le mener à bien qui le rend incontestable. Transcendance et efficacité, c’est le premier secret de la longévité du pouvoir. La Muraille est construite par fragments. Deux groupes d’ouvriers allant à la rencontre l’un de l’autre, construisent chacun 500 mètres ; leur jonction faite, ils sont aussitôt déplacés, envoyés construire une autre section de 1000 mètres dans des provinces plus lointaines. Méthode redoutable de management pour éviter la démoralisation des forces productives. 

Le peuple se sent utile, même s’il meurt à la tâche.  

« On nous a confiés, artisans et commerçants, la tâche de sauver la Patrie mais nous en sommes incapables. Nous sommes-nous du reste jamais vantés de pouvoir l’accomplir ? Il n’y a qu’un malentendu et nous en mourons ». C’est la discontinuité de la muraille et sa construction fragmentaire qui sauve l’entreprise : elle permet d’occulter la vanité du grand dessein. Ne voyant que des morceaux, on se flatte d’avoir accompli son travail. Et le pouvoir central peut le contrôler en le divisant : un contremaître, un maçon, un journalier, un grand chef, un chef subalterne, il suffit de peu pour réussir l’impossible. 


Le maçon se flatte de la beauté de son travail, le journalier ne pense qu’à son salaire, le contremaître « comprend au plus profond de son coeur l’immensité de l’oeuvre entreprise », il en est tout habité, le grand chef jouit d’assister au progrès de la Construction, cela suffit à assurer son salut et son pouvoir, le chef subalterne fait exactement la même chose mais un degré en-dessous. Personne ne pense plus loin mais tous se sentent membres d’un rêve plus grand qu’eux. Penser plus loin n’est pas interdit mais tout est fait pour que personne ne trouve cela utile. « Le sang libéré des étroites limites du corps déborde tendrement dans la Chine infinie sans se perdre jamais » note ironiquement Kafka. Et c’est ainsi que l’Empereur peut continuer à vivre « retiré dans ses jardins au centre du Palais ». 

Matérialisme statutaire et mystique nationale, c’est le deuxième secret de la longévité du pouvoir. Puis vient la question centrale : qui occupe le coeur du pouvoir, qui est au coeur de la pyramide ? Officiellement le Conseil des Chefs. La transposition au Bureau permanent du PCC et ses 7 membres est aisée.

Le grand Conseil des Chefs décide tout, voit tout, veille à tout, organise tout. C’est lui qui a imaginé la méthode de la construction fragmentaire, c’est lui aussi qui cultive l’imaginaire de l’ennemi, le barbare du Nord. On effraie les enfants avec leurs images et les récits de leur sauvagerie. Hun hier, Américain aujourd’hui. Mais le Conseil est immatériel, essentiel, inactuel. 

« Le Conseil des Chefs  existait de toute éternité, de même aussi la décision de construire la Muraille ». Le peule se tait car il sait la métaphysique du pouvoir, il appréhende instinctivement la fondation métaphysique du pouvoir. Il sait que ce ne sont pas les barbares qui sont à l’origine de la Muraille, ce ne sont pas non plus les chefs qui ont décidé de sa construction. Il faudrait être bien innocent ou naïf pour le croire.

II y a l’institution et la décision, et c’est tout. La décision n’a même pas à être prise par un acteur quelconque, elle est déjà prise puisque elle a été prise de toute éternité. Elle est là, sans auteur donc sans accusation possible, souveraine, imparticipable, injustifiable. Comme une causalité sans cause, elle préexiste à la raison, elle est antérieure au logos, comme une puissance qui garde sa puissance parce qu’elle n’a pas besoin de s’actualiser.

Centralisation institutionnelle immatérielle et construction imaginaire de l’ennemi, c’est le troisième secret de la longévité du pouvoir. 

Une dernière remarque ?   

L’ Empire est une institution obscure, note l’auteur : « La grandeur de l’Empereur reste immuable à travers l’édifice du monde ». Ce n’est pas la personne qu’on vénère mais l’idée. Peu importe la dynastie, peu importe le nom même de l’héritier. Là encore le peuple est plus métaphysique que le pouvoir, ce n’est pas à une personne qu’il consent à se soumettre mais à une idée. Y consent-il d’ailleurs ? Le consentement du peuple n’existe-t-il pas, lui aussi comme le Conseil, de toute éternité ? Il n’y a que l’Empereur lui même pour croire au culte de la personnalité, le peuple n’a pas cette naïveté là. 

Le peuple reste loyal, en partie parce qu’il vit loin du pouvoir, en partie parce qu’il croit à la fondation métaphysique du pouvoir : « Pékin reste plus étranger que l’Au-delà lui- même ». Le pouvoir a beau quadriller, contrôler, renforcer son emprise sur tous les aspects de la vie, le peuple ne se révolte pas, il reste loyal à un pouvoir sans âge. Il est loyal non par foi mais par éloignement, non par passion mais par indifférence. Ce qui explique que, paradoxalement, plus un empire est vaste, moins il est vulnérable. Le pouvoir s’exerce, le peuple est loyal, les deux sont étrangers l’un à l’autre, comme un poids et un contre-poids dans une mécanique qui se répète sans jamais s’inscrire dans le temps de l’histoire. 

A sa mort l’Empereur confie un message à son conseiller préféré, on prête aussitôt au message une valeur universelle et une profondeur incomparable, on pense que le monde entier va se convertir à l’ indépassable puissance du message, hélas, le malheureux messager n’arrive même pas à sortir des pièces du Palais impérial tellement ses salles sont nombreuses et vastes, ses escaliers sans fin et ses cours enveloppées les unes dans les autres.

Le pouvoir est clos, le monde est ouvert, le peuple est silencieux.

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