Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

Jusqu'où ira la nouvelle guerre froide ?

La récente session annuelle de l'Assemblée nationale populaire ( ANP ) a formalisé le concept d’une nouvelle guerre froide.

Peu importe que la Chine se présente urbi et orbi comme une grande puissance pacifique non hégémonique et coopérative, les députés chinois sautent allègrement par-dessus la contradiction. 

Peu importe aussi que la Chine soit l’un des cinq membres avec droit de veto du Conseil permanent de sécurité de l’ONU, organe dont la responsabilité principale est le maintien de la paix et de la sécurité internationale au sein d’une institution dont le Préambule de la Charte rappelle que les peuples des nations signataires sont « résolus à préserver les générations futures du fléau de la guerre qui deux fois en l’espace d’une vie humaine a infligé à l’humanité d’indicibles souffrances ».

A-t-on entendu David Sassoli, président du Parlement européen, réagir ? Joseph Borrell, le haut-représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité ? Sven Jürgenson, le président du Conseil de sécurité de l’Onu ? Tijjani Muhammad-Bande, le président de l’Assemblée générale des Nations unies ? Antonio Guterres, son secrétaire général ?

La nouvelle guerre froide passe comme une lettre à la poste : le monde entier semble s’en accommoder, partant sans doute du principe qu’elle est déclarée depuis longtemps et que ce n’est pas son officialisation par l’Assemblée chinoise qui va dramatiser les choses. Jeu dangereux car il accepte un état de stress mondial explosif et semble oublier le nombre de morts de la première guerre froide. 

Partons de Raymond Aron : la guerre froide, c’est une guerre limitée non dans ses enjeux mais dans les moyens employés par les belligérants, c’est une course aux bases, aux alliés, aux matières premières, au prestige. Paix impossible, guerre improbable fut le célèbre résumé dramatique que l’intellectuel en donna dans les années 50. 

Dans sa nouvelle version, la guerre n’est-elle pas, au contraire, en train de devenir moins improbable et la paix plus possible ? 

Côté business ? Les jeux du cirque économique mondial sont chauffés à blanc par la rivalité BATX-GAFAM, le quadrige chinois Baidu Alibaba Tencent Xiaomi contre l’attelage américain à cinq chevaux Google Apple Facebook Amazon Microsoft. La course à la valorisation financière est devenue bien plus décisive que celle à la suprématie idéologique. 

La course aux alliés ? Elle fonctionne à plein régime côté chinois avec au moins trois leviers : les Routes de la soie, l’asphyxie diplomatique de Taïwan par la défection organisée contre promesses mirobolantes de la poignée de pays reconnaissant toujours l’autre Chine ( dans les trois dernières années les îles Salomon, les Kiribati, Sao Tomé-et-Principe, Panama, la République dominicaine, le Salvador, le Burkina Faso ont ainsi cédé aux sirènes chinoises ) et la récente mission d’évangélisation sanitaire pour aider le monde entier à vaincre la pandémie.

La course aux matières premières fait rage : terres rares chinoises contre gaz de schiste américain, course au lithium dont la Chine ne représente que 18 % de la production mondiale, course au cobalt dont le Congo et la Zambie détiennent à eux deux plus de 60% de la production mondiale, course à l’uranium dont le Kazakhstan, que la Chine a désarrimé de la Russie, détient plus de 33 % de la production. 

La course au prestige ? Elle culmine dans la compétition acharnée au nombre de brevets scientifiques déposés à l’OMPI, au nombre d’informaticiens nationaux dans le top 1000 des meilleurs informaticiens du monde, au nombre de publications académiques dans les meilleurs revues internationales, au nombre de satellites, au nombre d’expéditions en Antarctique, au nombre de milliardaires dans les classements Hurun et Forbes. 


Toujours plus loin dans l’espace, toujours plus profond dans les océans, la marque d’une grande puissance c’est sa capacité à repousser les frontières, à sonder l’infini. Une équipe de géomètres et de physiciens chinois est aujourd’hui même au sommet de l’Everest pour en re-mesurer l’altitude : et si l‘altitude américaine enregistrée à 8850 mètres n’était pas la bonne ? Sur tous les fronts il faut défier la suprématie américaine et sa prétention à l’universalité. Le yuan est encore une devise internationale inexistante par rapport au dollar, en attendant qu’il soit reconnu à sa juste place, re-mesurons le toit du monde ! 

D’une guerre froide à l’autre, la pertinence de la transposition aronienne s’arrête là. 

En 1947 Truman formule, avec George Kennan, sa doctrine d’endiguement du communisme. A ce jour Trump, même si l’ennemi est frénétiquement désigné, n’a pas encore formulé sa doctrine de l’endiguement anti-chinois.

Parallèlement Jdanov conceptualise le choc impérialisme anti-démocratique contre démocratie anti-impérialiste et l’URSS fonde le Kominform, auquel le PC chinois n’est pas convié, pour mener la bataille idéologique. A ce jour ni Zhao Leji, secrétaire du Comité central pour l’inspection disciplinaire du Parti communiste ni Wang Qishan, vice-président de la République populaire, n’ont convoqué les partis communistes amis dans la réplique de la station de ski polonaise de Szklarska Poreba de l’époque pour leur expliquer la nouvelle ligne de front définie par un Kominform à la chinoise. 

En 1948 16 pays européens acceptent le plan Marshall, aide fraternelle à l’Europe pour l’aider à vaincre la faim, le désespoir et le chaos. A ce jour Donald Trump aime autant fouetter les Chinois que distiller sa morgue anti-européenne. 

L’étouffement politique de Hongkong avec le vote, le 28 mai dernier, de la loi sur la sécurité nationale qui semble enterrer le système « un pays deux systèmes » au seul profit de la Chine, n‘est pas à ce jour le blocus de Berlin de 1948 par les Soviétiques. Et en cas de blocus chinois de l’île, il y a fort à parier que les Américains et les Britanniques n’interviendraient pas comme ils ont pu le faire avec le pont aérien de Berlin qui obligea Staline à reculer après onze mois de blocus. 

« Ce qui est à nous est à nous, ce qui est à vous est négociable » disait Khrouchtchev. C’est aussi la position chinoise sur Hongkong et plus largement sur Taïwan, sur les îles Paracels, les Spratleys, toutes les revendications maritimes chinoises, les territoires himalayens récupérés aux dépens de l’Inde après le conflit de 1962 et l’invasion du Ladakh. Taïwan sera-t-il pour autant l’objet d’une crise plus dangereuse que celle des missiles de Cuba ?

Pour certains historiens la guerre froide commence avec la révolution russe de 17, pour d’autres avec la conférence de Yalta, pour d’autres encore avec la partition de l’Allemagne. Et c’est la chute du mur de Berlin et la dislocation de l’URSS qui en marquent la fin. 

La Chine, fine stratège à la longue mémoire, ne peut avoir oublié que la première guerre froide s’achève par la disparition d’un des deux protagonistes. Ce n’est donc par hasard qu’elle fait entériner la nouvelle guerre froide par son Assemblée populaire. Et ce n’est certainement pas pour rendre hommage à Churchill qui le premier parla du rideau de fer à Fulton en 1946 ni à Bernard Baruch, conseiller de Roosevelt et de Truman qui, l’année d’après, utilisa l’expression guerre froide dans un discours avant qu’elle ne soit popularisée par Walter Lippmann dans une série d’articles du New York Herald Tribune !

Est-ce conjuratoire ? Proclamatoire ? Prémonitoire ? 

Dans le premier cas la Chine espère le meilleur en se préparant au pire ; dans le second elle pousse son avantage en intimidant l’adversaire ; dans le troisième elle annonce les crises à venir, analogues à celles de Berlin, de Suez, de Cuba, aux guerres de Corée, du Vietnam, du Mozambique, de l’Angola et de l’Afghanistan.

Dans tous les cas l’Europe doit avoir une réponse. Le pire étant de laisser passer la guerre froide comme une lettre à la poste.  

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