Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

Hawaï-Dubaï, la double tentation

Feng Fei, gouverneur de l’île de Hainan, est un homme heureux et un fonctionnaire comblé.

Il a trouvé une nouvelle vocation à son île : la transformer en boutique géante ouverte non stop pour qu’elle devienne « la plus belle exposition éternelle du monde dédiée à la consommation ».

L’annonce en a été faite à l’occasion de la première Exposition internationale des produits de consommation de Chine qui s’est tenue à Haikou de 6 au 10 mai dernier, pensée conjointement par le ministère du Commerce et le gouvernement provincial insulaire.

Presque 1500 marques internationales et environ 1200 marques chinoises y ont défilé sur ce qui prétend désormais devenir l’un des plus grands podiums commerciaux du monde. La diorisation planétaireest en marche, elle sera sans doute le nouveau genre humain.

L’éternité a clairement changé de camp : longtemps elle fut littéraire, elle est aujourd’hui commerciale. Eternité fragile des marques contre éternité féconde des oeuvres : l’avenir dira laquelle des deux est la plus durable.

Dans son poème Joie éternelle de la rencontre, on peut lire les vers suivants : « Pour le voyageur las des horizons, ce chemin du retour au milieu des collines porte l’espoir brisé du jardin des premiers temps où revivre ».

Su Shi, poète, noceur, peintre, fonctionnaire hors pair et modèle du lettré chinois, fut exilé sur l’île tropicale et inhospitalière de Hainan en 1097, quelques années avant sa mort. Il y apprit à devenir l’ami des Li, la population indigène de l’endroit qui a aujourd’hui droit au titre de minorité nationale. Longtemps les Li résistèrent à la colonisation de leur île par les Han, abandonnant les littoraux pour se réfugier dans les terres et les montagnes. Qui résistera aujourd’hui à la colonisation de l’île par les marques du monde entier ?

On compare souvent Hainan à Hawaï et Sanya dans la baie de Yalong à Saint-Tropez.

On a raison à cette réserve près que les plus de 70 millions de touristes qui la fréquentent chaque année sont encore presque exclusivement chinois, à l’exception de quelques Russes ou Coréens du Sud, même si depuis trois ans les ressortissants d’une soixantaine de pays dont la France n’ont plus besoin de visa pour un séjour de trente jours. A cette réserve près aussi que le modèle semble moins être Hawaï que Dubaï.

Hainan c’est l’espace de la Belgique et du Luxembourg réunis qui se seraient blottis dans la queue du dragon en Mer de Chine méridionale à l’ombre du grand continent. Terre tropicale où prospèrent cacahuètes, bananes, patates douces, ananas et s’alanguissent dans les chaleurs humides le poivrier, l’hévéa, le cocotier et l’aréquier. Terre d’amour aussi de Charles Soong, un Hakka émigré à 12 ans à Boston, futur missionnaire méthodiste qui deviendra imprimeur, vendeur de bibles et ami de Sun Yat-sen, père prodigieux des soeurs Song dont la romancière Jung Chang a récemment raconté les destins croisés, l’une épousant le plus riche banquier de Chine, la deuxième Sun Yat-sen, la troisième Tchang Kai-chek.



Longtemps repère de pirates et paradis des moules perlières, terre d‘exil des mandarins en disgrâce, lieu de garnisons et de places fortes pour protéger les ressortissants chinois contre la sauvage ethnie Li, dernier bastion des troupes du Kuomintang avant leur repli sur Taïwan, l’administration chinoise la détache du Guangdong pour en faire une province à part entière en 1988.

Hainan 2021, combien de divisions ? Moins de 10 millions d’habitants, un Club Med à Sanya, deux bases navales de sous-marins nucléaires à Longpo et Yulin, une base de tirs de lanceurs de satellites à Wenchang, deux aéroports internationaux et Begonia Bay qui est déjà à ce jour l’un des plus grands centres asiatiques de duty-free.

Pendant que les touristes font du yoga sur les plages dans la baie de Yalong, les sous-marins nucléaires plongent en eau profonde.

A 54 miles nautiques des côtes de l’île, les fonds marins atteignent 500 mètres, une profondeur qui leur permet, comme le rappelle Hugues Eudeline spécialiste de la stratégie navale et vice-président du think tank Thetys-CSMA, de « plonger à l’abri de toute attaque moins de deux heures après avoir appareillé ».

A chaque Forum économique de Boao dont la vingtième édition fut cette année virtuelle, l’île bruisse des noms des Grands de ce monde qui font le pèlerinage du Davos chinois. Par lune claire, on y voit s’élever le long corps des fusées qui vont nicher en orbite leurs portées de satellites et dans la solitude des nuits on y sent les sous-marins nucléaires glisser vers l’abysse. Pourquoi réserver pour Mars avec Elon Musk alors qu’on peut plonger dans le futur à Hainan ?

On y construit aujourd’hui en pagaille, certains redoutant une bulle immobilière, d’autres prévoyant un massacre écologique.

Laboratoire du libéralisme à la chinoise, zone économique spéciale depuis qu’elle fut détachée de la province du Guangdong en 1988 l’île pourrait devenir un port franc en 2025. Comme Gustavia à Saint-Barthélémy, Colon au Panama, l’ile Margarita au Vénézuela, Subic Bay aux Philippines, Dubaï, Singapour, Madère, Odessa ou encore comme les huit nouveaux ports francs britanniques voulus par l’administration Johnson qui devraient être opérationnels fin 2021. On sait le rôle des ports francs dans les économies parallèles, le marché noir, le recel et le blanchiment. Mais lutter contre la corruption et promouvoir l’ouverture de nouveaux ports francs ne semble pas trop contradictoire pour le gouverneur de Hainan.

Si Hainan réussit à devenir le plus grand parc d’attraction commercial du monde sans la puissance fictionnelle de Disney cela prouvera au moins deux choses : que les marques sont vraiment devenues les derniers héros de notre monde et que depuis l’ouverture de son premier Mc Do à Shenzen en 1990 il aura fallu trente ans à la Chine pour parfaire son américanisation.

« Le pavillon des hirondelles est vide. Cette charmante, qu’est-elle devenue ? » poursuit le poème de Su Shi précédemment cité.

Et si cette charmante c’était Hainan, vide malgré les tambours et les trompettes de l’avenir ?