Un récit court et documenté pour éclairer une mutation technologique, scientifique, industrielle, commerciale, sociale ou artistique venant de Chine.

Eldorado et Shambhala

Foudre-Bénie est le nom du moine bouddhiste qui recueille Tintin et le capitaine Haddock dans son monastère. C’est lui qui par sa lucidité surnaturelle et son don de divination voit, dans une vision fulgurante, où s’est réfugié leur ami Tchang, seul survivant d’un crash aérien dans l’Himalaya. En pleine lévitation Foudre-Bénie réussit à localiser la grotte où le jeune garçon a été recueilli par l‘abominable homme des neiges, le yéti qui, loin du monstre de légende, va se révéler plein de sagesse et de compassion.  

Foudre fait allusion au mot sanskrit vajra qui signifie foudre et diamant et au sceptre-diamant qui, dans le bouddhisme tibétain, symbolise la voie de la transformation sur le chemin de l’éveil où la sagesse rejoint la compassion. 

Le vajra est l’une des armes fatales qui aide le disciple à foudroyer les cinq poisons de l’âme. Avidité, ignorance, orgueil, colère, scepticisme sont les cinq obstacles sur le chemin de la liberté et de la sagesse. Loin d’avoir surmonté ces cinq poisons, notre monde semble bien en avoir fait les cinq moteurs de sa course folle. 

Pire, ces moteurs ont presque conquis le statut de vertus. Pendant qu’on rêve d’un monde repartant sur d’autres bases après la pandémie, la haine raciale explose aux USA, la Chine et l’Inde s’arrachent à nouveau dans le sang des bouts de territoires aux confins de l’Himalaya, l’avidité de la Turquie et de la Russie se prépare à dépecer la Libye, l’orgueil et l’ignorance de nombreux dirigeants menacent la paix du monde, le scepticisme et la défiance des gouvernés vis-à-vis des pouvoirs en place gangrènent les démocraties. 

Le monde ferait bien de faire un petit stage de ré-initialisation conceptuelle dans un monastère tibétain !    

Tintin au Tibet est publié en1960, un an après l’exil du quatorzième dalaï-lama en Inde. Aujourd’hui Foudre-Bénie a cédé la vedette au dragon de fer sur le toit du monde. Cette expression imagée désigne le TGV chinois qui relie Golmud dans le Qinghai à Lhassa au Tibet, ligne inaugurée par Hu Jintao en 2006. Dont presque 1000 km à une altitude de 4000 mètres. Depuis 2014, la ligne va jusqu’à Shigatsé, deuxième ville de la région autonome du Tibet et une nouvelle extension jusqu’à Katmandou au Népal devrait être terminée en 2024. 

Dans son denier essai, Quand le Tibet s’éveillera, Alexandre Adler, résumerait presque l’histoire du monde par le Tibet. 

« Ce qui est donné au temporel est toujours pris au spirituel. Ce qui est donné au séculier est toujours pris sur l’éternel » notait Charles Péguy. Rien n’est moins vrai au Tibet. Du panchen-lama au dalaï-lama en passant par le karmapa, les dignitaires spirituels ont toujours rivalisé de ruse politique pour négocier la souveraineté de leur territoire avec les puissances qui le convoitaient, Angleterre, Inde, Russie, Chine, Japon. 

Le Tibet est sans doute la meilleure école du monde de la diplomatie, de la géopolitique et de la spiritualité. 

Les deux destins du russe Nicholas Roerich et de l’autrichien Heinrich Harrar en témoignent. Le premier dans sa version slave théosophique, le second dans sa version nazie.



Aristocrate russe, Roerich commence sa carrière comme peintre symboliste. Un temps proche des armées blanches, il se rapproche des bolcheviks mais trop indépendant pour faire allégeance au léninisme, il s’installe en Inde dans la province tibétaine du Ladakh où, raconte Alexandre Adler, « il entretient des rapports très étroits avec Nehru et Gandhi mais aussi avec toutes sortes de forces idéologiques hostiles à l’Angleterre et à son impérialisme ».

En 1927 il part du Sikkim pour le Tibet, traversant les montagnes de Karakoram, remontant jusqu’au désert de Gobi et la Mongolie. Il deviendra conseiller du panchen-lama qui choisit, quand l’armée japonaise envahit la Chine, de s’aligner sur les intérêts de Tokyo en espérant faire du Tibet le fer de lance d’une contre-offensive à la fois contre les communistes chinois et les nationalistes de Tchang Kaï-chek. Il conseillera encore le panchen-lama quand celui-ci se rapprochera ensuite des Russes et de Staline. 

Harrer, héros du film de J.J Annaud Sept ans au Tibet, est plus connu. Alpiniste autrichien, il s’engage avant même l’annexion de l’Autriche par l‘Allemagne, dans le parti nazi local. Officier SS dans les troupes de montagne il est recruté par Himmler en1939 pour une expédition dans l’Himalaya à la recherche des origines aryennes du Tibet contemporain. Fait prisonnier par les Anglais et détenu en Inde il s’échappa pour rejoindre le Tibet et devint l’ami du Tenzin Gyatso. le jeune quatorzième dalaï-lama toujours en activité aujourd’hui.

Il suffit de prononcer le simple mot Tibet pour déclencher aussitôt une avalanche d’images convenues ou confuses et de polémiques stériles : on y voit pêle-mêle Alexandra David-Néel, première femme à entrer dans Lhassa en 1924 déguisée en mendiante, les bonnets rouges, jaunes ou noirs des lignées de lamas appartenant aux écoles parallèles du bouddhisme tantrique, le yéti, adorable monstre dont le coeur est un océan de compassion, les soldats chinois, les moines immolés, les stars californiennes, les alpinistes nazis, la CIA.     

Sous tous ces clichés l’image la plus stimulante reste celle du Shambhala.   

Dans la tradition du bouddhisme tibétain ce pays mythique, dépositaire du tantra kalachakra, est une terre réservée aux esprits éveillés et aux coeurs purs. 

Le dalaï-lama le décrit comme terrestre même s’il ne figure sur aucune carte. Symbole du royaume parfait il passe aussi pour être la Jérusalem des bouddhistes, la Montagne des prophètes, le royaume fantastique du prêtre Jean. Des missionnaires catholiques l’ont cherché, des mystiques de toute obédience l’ont vu. Il fascina Frank Capra, qui en fit le modèle du monastère utopique Shangri-La dans Horizons perdus et Himmler qui organisa une expédition himalayenne à la recherche de la race aryenne.

On sait que le Tibet est riche. Sa première réserve naturelle est l’eau. Il abrite les sources des plus grands fleuves asiatiques Yangzi, Fleuve jaune, Mékong, Indus, Brahmapoutre.

Ses sols sont riches en bauxite, cuivre, or, pétrole, gaz, jade, lithium, uranium mais leur exploitation serait à ce jour beaucoup trop coûteuse pour la Chine. Il est aussi l’une des dernières zones écologiques vierges de la planète. 

Il ne faut pas pourtant confondre Eldorado et Shambhala. Le premier est une promesse de richesse terrestre, le second une promesse de cité céleste. C’est peut-être ce qu’a compris le pouvoir chinois qui cherche à la fois à développer l’Eldorado tibétain tout en préservant le pouvoir spirituel de ses dignitaires religieux. Dans l’hypothèse d’Adler c’est le pacte secret qui lierait Xi Jinping et le dalaï-lama, travaillant ensemble à un empire dont la puissance économique serait adoubée et décuplée par son aura spirituelle. 

Eldorado et Shambhala, même combat.

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